“A quoi sert d’être cultivé ? A habiter des époques révolues et des villes où l’on n’a jamais mis les pieds. A vivre les tragédies qui vous ont épargné, mais aussi les bonheurs auxquels vous n’avez pas eu droit. A parcourir tout le clavier des émotions humaines, à vous éprendre et vous déprendre. A vous procurer la baguette magique de l’ubiquité. Plus que tout, à vous consoler de n’avoir qu’une vie à vivre. Avec, peut-être, cette chance supplémentaire de devenir un peu moins bête, et en tout cas un peu moins sommaire.”

Mona Ozouf, historienne, auteur de La Cause des livres (Gallimard)


Existant grâce à une idée de Nicolas I, à l'aide avisée de David, Michel et Nicolas II (merci à ces quatre mousquetaires !), ce blog permet de proposer et partager des lectures. Après une rage monomaniaque autour de la nouvelle, le blog tente une percée en direction du roman-fleuve. Ce genre fera l'objet d'une rencontre amico-littéraire à une date non encore précisée. D'ici là, d'ici cette promesse d'ouverture, écoute et échanges, proposons des titres, commentons les livres déjà présentés, dénichons des perles, enrichissons la liste conséquente des recueils de nouvelles.


Chers amis, chers lecteurs gourmands, je loue et vous remercie de votre appétit jubilatoire sans quoi cette petite entreprise serait vaine.

Bonne lecture à tous et à bientôt pour de nouvelles aventures !
Isabelle

mardi 30 décembre 2025

Nocturne d'un chauffeur de taxi

Auteur : collectif d'auteurs sud-coréens

Kim Ae-ran

Baek Ka-hum

Ahn Yeong-sil

Jo Kyung-ran

Park Chan-soon

Kim Yeon-su

Choi Jin Young

Han Kang

Yoon Sung-hee

Pyun Hye-young

Traduit du coréen sous la direction de Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet

Éditions Philippe Rey


 
















Très loin de l'image d'une Corée du Sud à la pointe de la technologie, branchée, moderne, opulente, le pays de ces nouvelles est celui du joug, de l'écrasant, exorbitant prix payé par les classes sociales défavorisées. Ces textes ne s'occupent que d'eux, les laissés-pour-compte, les groupes sociaux à qui le progrès économique ne profite pas, ceux que la société - par indifférence, par hostilité, par mépris - rejette : des femmes - beaucoup de femmes -, les travailleurs émigrés, d'innombrables individus qui sont le jouet du cynisme, de l'acharnement à se hisser à tout prix au-dessus des semblables, de la déloyauté, la trahison mais aussi des lois ou des us et coutumes sociaux et familiaux. Ici comme ailleurs - ici comme partout ailleurs -, le néocapitalisme déshumanise, utilise les êtres humains comme produit marchant, comme matière jetable. Les relations entre les êtres en sont abîmées, dévoyées, la vie irrémédiablement salie. Des femmes sont enlevées, assassinées en paroles et en actes. Emergent de ce brouillard, de ce cloaque quelques histoires lumineuses, parfois seulement des détails, parfois une prise de conscience, juste peut-être la réussite éclatante que représente la poussée hasardeuses de feuilles d'épinards par une femme qu'a brisée son assignation sociale et la fuite dans l'alcoolisme.
Il m'a semblé que la plupart de ces nouvelles avait un style approchant, que le recueil était assez homogène si l'on exceptait la nouvelle de Han Kang - Prix Nobel de littérature 2024 - et la dernière sur le travail à la chaîne. Ce style est celui de la pudeur, de ce qui semble faire la place belle au sinon au vide, du moins à l'espace entre les éléments, à l'ellipse. Un style qui demande au lecteur de créer le lien, de ne pas s'en tenir à la modestie de ce qui est donné, à ce qui pourrait paraître insignifiant. Un style qui, en choisissant une partie seulement de ce qui est à l'oeuvre invite le lecteur à être actif et créateur. Il s'agit de textes dont la délicatesse - malgré la violence - et la mélancolie ne s'oublient pas. Pour ma part, j'ai été décontenancée par la dernière nouvelle qui a séduit plusieurs des participants à la rencontre amico-littéraire du 13 au 15 août dernier, cette nouvelle dont l'humour noir et décalé est très différent des autres. Si l'écriture de Han Kang m'a vivement intéressée par sa radicalité, c'est la première - celle qui donne son titre au recueil - et celle de la poussée des épinards qui m'ont bouleversée. Je vous recommande ce recueil, assurément pas le plus joyeux de la planète des livres mais une découverte très puissante qui permet une profonde immersion dans la Corée du Sud contemporaine.

Vous trouverez ci-dessous le lien qui vous permettra d'en connaitre un peu plus sur l'autrice de la première nouvelle, Kim Ae-ran : https://fr.wikipedia.org/wiki/Kim_Ae-ran


J'ai voulu en savoir plus sur la maison d'édition Philippe Rey parce qu'il faut être particulièrement farfelu et avoir le goût démesuré du risque pour publier un recueil de nouvelles sud-coréennes. Si la nouvelle est un genre majeur en Corée du Sud, ce n'est en effet pas du tout le cas en France. Et que dire de notre méconnaissance générale de la Corée, a fortiori de la littérature sud-coréenne ? Voici donc une présentation des éditions Philippe Rey : http://www.philippe-rey.fr/unepage-equipe-maison-1-1-0-1.html

Voici la photo de Han Kang, Prix Nobel de littérature 2024 : 




 



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