“A quoi sert d’être cultivé ? A habiter des époques révolues et des villes où l’on n’a jamais mis les pieds. A vivre les tragédies qui vous ont épargné, mais aussi les bonheurs auxquels vous n’avez pas eu droit. A parcourir tout le clavier des émotions humaines, à vous éprendre et vous déprendre. A vous procurer la baguette magique de l’ubiquité. Plus que tout, à vous consoler de n’avoir qu’une vie à vivre. Avec, peut-être, cette chance supplémentaire de devenir un peu moins bête, et en tout cas un peu moins sommaire.”

Mona Ozouf, historienne, auteur de La Cause des livres (Gallimard)


Existant grâce à une idée de Nicolas I, à l'aide avisée de David, Michel et Nicolas II (merci à ces quatre mousquetaires !), ce blog permet de proposer et partager des lectures. Après une rage monomaniaque autour de la nouvelle, le blog tente une percée en direction du roman-fleuve. Ce genre fera l'objet d'une rencontre amico-littéraire à une date non encore précisée. D'ici là, d'ici cette promesse d'ouverture, écoute et échanges, proposons des titres, commentons les livres déjà présentés, dénichons des perles, enrichissons la liste conséquente des recueils de nouvelles.


Chers amis, chers lecteurs gourmands, je loue et vous remercie de votre appétit jubilatoire sans quoi cette petite entreprise serait vaine.

Bonne lecture à tous et à bientôt pour de nouvelles aventures !
Isabelle

lundi 2 septembre 2013

Satori à Paris

Auteur : Jack Kerouac (1922-1969)

Traduit de l'anglais (États-Unis) par Jean Autret
Editions Gallimard (Folio)


En 1965, à la fin de sa vie, Jack Kerouac vient durant quelques jours en France - Paris puis Brest - à la recherche de ses origines bretonnes.
Rien ne se passe comme prévu, tout est de guingois, tout va de travers. Avion raté, hôtels bondés, errance nocturne dans Brest noyée de crachin, valise qui ne ferme plus après n'avoir pas voulu ouvrir, train manqué. Pour Jack le "catholique en pèlerinage sur cette terre ancestrale", ce voyage est une leçon de patience, de lâcher-prise, de philosophie malgré l'épais brouillard dans lequel l'alcool maintient son cerveau. De retour prématuré en Floride près de sa mère, Kerouac ressent qu'il a reçu une illumination, un "satori", en japonais. Il transcrit ce voyage pour essayer de comprendre quand et comment.

Références littéraires, références historiques, prose d'un érudit magnifique, prose d'un alcoolique illuminé, prose d'un homme fatigué qui a tout vu et veut essayer de retourner à la source. Le satori reçu est-il celui de la mort prochaine et de la quête du repos ?
Ce petit livre est en même temps un récit d'une merveilleuse beauté - j'ai arpenté ma chère ville de Brest avec Jack, l'année de ma naissance -, le cri d'un homme qui a faim d'amitié et de chaleur humaine, et un foutoir céleste. Me sont venus les mots "Des lichens de soleil et des morves d'azur". Mais oui, bien sûr, un petit frère de Rimbaud ! Je recopie ci-dessous le sublime Bateau ivre révélé à moi par mon inoubliable professeur de français de 4e et de 3e, Marie-Françoise Vaçulik. Qu'elle soit remerciée !

Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J'étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m'ont laissé descendre où je voulais.

Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l'autre hiver, plus sourd que les cerveaux d'enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N'ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu'un bouchon j'ai dansé sur les flots
Qu'on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l'oeil niais des falots !

Plus douce qu'aux enfants la chair des pommes sûres,
L'eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d'astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;

Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
Et rhythmes lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l'alcool, plus vastes que nos lyres,
Fermentent les rousseurs amères de l'amour !

Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
L'Aube exaltée ainsi qu'un peuple de colombes,
Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir !

J'ai vu le soleil bas, taché d'horreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !

J'ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,
La circulation des sèves inouïes,
Et l'éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !

J'ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries
Hystériques, la houle à l'assaut des récifs,
Sans songer que les pieds lumineux des Maries
Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs !

J'ai heurté, savez-vous, d'incroyables Florides
Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux
D'hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides
Sous l'horizon des mers, à de glauques troupeaux !

J'ai vu fermenter les marais énormes, nasses
Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan !
Des écroulements d'eaux au milieu des bonaces,
Et les lointains vers les gouffres cataractant !

Glaciers, soleils d'argent, flots nacreux, cieux de braises !
Échouages hideux au fond des golfes bruns
Où les serpents géants dévorés des punaises
Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums !

J'aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
Du flot bleu, ces poissons d'or, ces poissons chantants.
- Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades
Et d'ineffables vents m'ont ailé par instants.

Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
Montait vers moi ses fleurs d'ombre aux ventouses jaunes
Et je restais, ainsi qu'une femme à genoux...

Presque île, ballottant sur mes bords les querelles
Et les fientes d'oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.
Et je voguais, lorsqu'à travers mes liens frêles
Des noyés descendaient dormir, à reculons !

Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
Jeté par l'ouragan dans l'éther sans oiseau,
Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
N'auraient pas repêché la carcasse ivre d'eau ;

Libre, fumant, monté de brumes violettes,
Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
Des lichens de soleil et des morves d'azur ;

Qui courais, taché de lunules électriques,
Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;

Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,
Fileur éternel des immobilités bleues,
Je regrette l'Europe aux anciens parapets !

J'ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
- Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t'exiles,
Million d'oiseaux d'or, ô future Vigueur ?

Mais, vrai, j'ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes. 
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
L'âcre amour m'a gonflé de torpeurs enivrantes.
Ô que ma quille éclate ! Ô que j'aille à la mer !

Si je désire une eau d'Europe, c'est la flache
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai.

Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
Ni traverser l'orgueil des drapeaux et des flammes,
Ni nager sous les yeux horribles des pontons.



http://www.franceculture.fr/oeuvre-satori-a-paris-de-jack-kerouac.html

Le documentaire dont le lien figure ci-dessous a été diffusé en avril 2011. Il est disponible à l'écoute durant 1000 jours. Attention, la fin de cette opportunité approche donc.
http://www.franceculture.fr/emission-sur-les-docks-10-11-portraits-14-kerouac-l-obsession-bretonne-2011-04-25

http://www.ecouterlirepenser.com/textes/dd_lc_kerouac.htm


samedi 31 août 2013

Goodbye, Columbus

Auteur : Philip Roth (1933-2018)

Traduit de l'anglais (États-Unis) par Céline Zins
Edition Gallimard (Folio)



"Terre ! Terre !" hurle le lecteur-homme de vigie dans son nid-de-pie (pour moi, souvent un fauteuil très confortable déjà évoqué dans l'article sur le livre "L'amour est très surestimé"), un poste d'observation privilégié placé en hauteur sur le mât avant de certains navires.

Pendant les cours de philosophie de mon année de Terminale, la matière enseignée ne m'étant ni naturelle ni même avenante contrairement à certains de mes camarades, j'ai dû accomplir de façon volontariste et constamment renouvelée un véritable effort intellectuel pour entrer dans les logiques, les constructions, les mondes proposés par chacun des philosophes étudiés. Au bout de quelques mois de cette gymnastique mentale, j'avais acquis un début de souplesse et il me semblait que des myriades d'univers existaient, chacun occupant un espace bien défini, dans les dimensions 4, 5, 6... sans limitation.
À la lecture de ce livre, il m'a semblé qu'à nouveau, je faisais la découverte d'un monde inconnu de moi. J'entrais non seulement dans un nouveau cerveau mais aussi une nouvelle façon de penser et de réagir, façon partagée par des millions de personnes. Au travers de ces six nouvelles, Philip Roth se penche sur les rapports qu'entretiennent les Juifs avec la société américaine, sur les liens singuliers générés pêle-mêle par la culpabilité, la conscience d'une différenciation, la revendication d'une singularité, le besoin d'être distingué et reconnu, le poids d'être un peuple élu, le fardeau d'être un peuple martyr.
De façon extrêmement subtile et habile, l'écrivain raconte des histoires, met en place des situations, entraîne le lecteur dans des scènes et des histoires passionnantes. Son style installe une tension dans le récit. Mais c'est dans les non-dits que tout se joue. Les ambiances sont d'une importance capitale. Et l'atmosphère comme les silences planent longtemps après la lecture, ne cessent de faire revenir leur lot de questions et leur terres étrangères et étranges. Terre inconnue. Et passionnante.



http://www.lemonde.fr/livres/article/2012/10/19/les-doubles-je-de-philip-roth_1777288_3260.html

http://fr.wikipedia.org/wiki/Philip_Roth

http://www.leglobelecteur.fr/index.php?post/2013/03/17/Philip-Roth-–-Un-américain-pas-si-tranquille




vendredi 23 août 2013

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Auteur : Tony Morrison (1931-)

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Christine Laferrière
Édition Christian Bourgois


Il s'agit pour moi du premier roman que je lis de Tony Morrison dont j'ai fait la connaissance par un petit ouvrage édité à la suite de son invitation par le Louvre. Prix Nobel de littérature en 1993, cette femme écrivain a en effet été l'hôtesse du prestigieux musée. Des manifestations ont eu lieu  à l'automne 2006 et un fascicule a été édité. Tony Morrison avait axé sa visite sur le thème "Etranger chez soi", thème particulièrement intéressant, à la lumière duquel le regard sur certaines pièces du musée était passionnant.



Initiée de cette façon aux thèmes de prédilection de Tony Morrison, j'ai été très sensible au style d'écriture, incisif, bref, clinique parfois. Pas de larmes, pas de sensiblerie malgré les scènes atroces sur la guerre de Corée dévoilées hoquet après hoquet, mensonge après mensonge, malgré le traitement réservé aux Noirs utilisés comme cobayes et sujets de jeux à mort. Cette manière d'écrire est à l'économie et surtout à l'efficacité. J'en ai reçu un choc. Ce livre m'a dérangée par sa radicalité, par l'adéquation de son style au sujet. Comme peuvent être dérangeantes les soins des femmes auprès de Cee. Pas la moindre trace d'un apitoiement délétère, seule manière de permettre à la jeune femme de gagner en force, gagner en sagesse, gagner en énergie vitale. Il me semble qu'il en est de même pour le lecteur qui, s'il médite sa lecture, gagne en sève et en force combative. Autant ce livre m'a bousculée dans sa mise à distance et ses scènes sans complaisance, autant il m'a subjuguée et travaillée en profondeur. Je le recommande vivement.




http://www.louvre.fr/progtems/le-louvre-invite-toni-morrison

http://www.arte.tv/fr/toni-morrison-est-l-invitee-du-louvre/1193088,CmC=1386526.html

http://www.vacarme.org/article807.html

http://www.louvre.fr/sites/default/files/medias/medias_fichiers/fichiers/pdf/louvre-dossier-presse-quotle-louvre.pdf



dimanche 5 août 2012

Sept histoires qui reviennent de loin

Auteur : Jean-Christophe Rufin (1952-)

Editions Gallimard.


Comment interpréter le double sens du titre ? Facile, me direz-vous, ces histoires viennent de contrées lointaines. Ont-elles d'autre part failli ne jamais être publiées ? De mon côté, je n'en aurais sauvé que deux, situées au milieu du recueil. Celle qui revient d'où l'on ne revient pas, la mort. Et celle qui revient d'Afrique et du passé. Contrairement aux autres, ces deux nouvelles ne m'ont pas paru artificielles, surfaites, pesantes, anecdotiques, voire mal écrites.
Jean-Christophe Rufin est médecin. La nouvelle de l'interne qui doit aller constater la mort d'un quidam est troublante d'authenticité et son écriture sonne tellement juste. J'ai cru passer une nuit face à ce mystère de la mort d'un inconnu, pauvre hère échoué là, dans l'anonymat d'un hôpital parisien. La suivante m'a touchée par la simplicité du récit d'un homme tentant de retrouver son premier amour. Un homme qui fut orgueilleux, inconscient, léger. Un homme qui nous ressemble tant.
Mais dans les autres, j'ai déploré une écriture éloignée des sujets, pas assez travaillée, et même qui m'a semblé un peu dédaigneuse. J'en ai conçu une sorte d'irritation envers son auteur. Serait-il dans ce recueil un monsieur arrivé, un monsieur auréolé du prix Goncourt et glorifié ou figé par l'Académie française ? Ma libraire qui a lu le dernier livre de Rufin consacré à Jacques Coeur m'a persuadée du contraire.
Quoi qu'il en soit, il reste que cinq de ces nouvelles manquent de la nécessité vitale de l'écriture.

Dans le genre si différent du polar, j'ai aimé le voyage, j'ai aimé la puissance évocatrice de Jean-Bernard Pouy sur Dieppe et le Cotentin dans son livre La petite écuyère a cafté. Ce livre m'a emmenée bien plus loin que les nouvelles de Rufin et il m'en est resté beaucoup plus d'impressions, d'images indélébiles et de plaisir du dépaysement. L'ailleurs et l'étrange sont décidément tout près.

http://www.evene.fr/celebre/biographie/jean-christophe-ruffin-926163.php

http://www.lefigaro.fr/livres/2011/05/05/03005-20110505ARTFIG00584-jean-christophe-rufin-histoires-de-failles.php

http://www.polarnoir.fr/livre.php?livre=liv440



dimanche 1 juillet 2012

Le drapeau anglais

Auteur : Imre Kertész (1929-2016)

Traduction du hongrois par Charles Zaremba et Natalia Zaremba-Huzsvai
Éditions Actes-Sud

Sachant qu'Imre Kertész a vécu l'expérience indicible des camps de concentration, j'ai eu du mal à trouver le courage d'ouvrir ce livre. Souvenir inoubliable du film Nuit et brouillard d'Alain Resnais vu -enfin, vu, non, pas vu, pas vu du tout, tout au plus à peine aperçu dans son début- à 14 ans, un après-midi d'hiver. Les images, le son sont restés bloqués sur ma rétine et dans mon oreille, les ont brûlées, lacérées, ont ravagé mon estomac, haché mon coeur, saccagé ma naïveté et m'ont définitivement rendue orpheline de mon enfance. A l'initiative de mon extraordinaire professeur de français Marie-Françoise Vaçulik, cette projection a ouvert la longue période d'un désespoir toujours tapi et l'interminable règne de la peur. Impossible compréhension, la raison rendue inopérante et ridicule.
Ce recueil offre trois courts textes, tous trois reflets d'un épisode de la vie de l'auteur. Le drapeau anglais qui flotte dans une voiture s'enfuyant avant l'arrivée des chars soviétiques en 1956, le retour sur les lieux du camp, le projet d'aller en Autriche après la chute du Mur et l'ouverture des frontières. Imre Kertész adapte son style à l'expérience vécue. Je suis restée sans voix devant une telle adéquation du fond et de la forme. Je suis restée comme une statue de sel, murée dans mon émotion en lisant le troisième texte, "Procès verbal" quand bien même Kertésez refuse l'émotion. Une fois de plus, l'intelligence de l'auteur sauve le lecteur de la ruine, de la capitulation de l'esprit. Par la création littéraire, l'esprit triomphe. Par le partage, l'esprit fait reculer la bêtise et la barbarie.
Imre Kertész a reçu le prix Nobel de littérature en 2002. Merci le Nobel, merci le Nobel, merci le Nobel.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Imre_Kert%C3%A9sz

http://www.unicaen.fr/recherche/mrsh/projets/temoignage/kertesz

http://www.juanasensio.com/archive/2005/07/18/primo-levi-et-imre-kertesz-ou-le-drame-de-la-formulation.html

http://www.maghress.com/fr/lematin/51526

http://mondalire.pagesperso-orange.fr/kertesz.htm

http://www.lexpress.fr/culture/livre/entretien-avec-imre-kertesz_809986.html

mardi 5 juin 2012

Trilogie new-yorkaise

Auteur : Paul Auster (1947-)

Cité de verre - Revenants - La chambre dérobée
Traduction de l'américain par Pierre Furlan
Éditions Actes Sud. Collection Babel.

Quel plaisir, quelle chance, quel luxe de lire cette trilogie à New York ! A chaque voyage, je tente de conjuguer les délices de la lecture et de la déambulation sur les lieux du livre emporté tout expressément. Dans celui-ci, ce fut tout particulièrement le cas puisque les personnages principaux se cherchent, suivent d'autres personnes, les traquent et ne cessent d'arpenter la géométrie, les abscisses et ordonnées labyrintiques de la ville avec acharnement, dans une obsession mortifère. Non seulement la traque mais encore le changement d'identité les amènent à se perdre, à s'évanouir dans le néant.
Cet ouvrage est une éblouissante et passionnante spirale. Qui est qui ? Qui sommes-nous ? Comment avoir la moindre idée de notre identité ? Quelle est notre essence ?
Tout se croise, se conjugue, se travestit de façon pernicieuse jusqu'au vertige. Chacun des trois romans (courts romans ou nouvelles conséquentes ?) est un jeu de miroirs dans lequel les personnages de fiction mais aussi les personnages historiques comme Walt Whitman se renvoient la balle, ricochent les uns sur les autres. Même l'auteur utilise son nom pour brouiller les pistes. Ce qui semble être une enquête voire un thriller mène à une profonde réflexion philosophique sur le langage et l'identité. Et rien de tout cela n'est ni pesant ni froid. Paul Auster -oui, l'auteur, le vrai - est assez magicien et sorcier pour provoquer notre attachement aux personnages qui bientôt se fourvoient, nous faire sentir avant eux leurs errements, nous faire trembler pour leur survie, leur dignité, leur intégrité. Et ces personnages peuvent tomber encore plus bas que ce que nous avions redouté. Le frisson est là, la jubilation littéraire et intellectuelle aussi. Brillant, brillant, brillant !









jeudi 31 mai 2012

La terre des Mensonges / La ferme des Neshov / L'héritage impossible

Auteur : Anne Birkefeld Ragde (1957-)

Traduit du norévégien par Jean Renaud
Editions 10/18


Cette année, j'ai choisi pour l'Ensemble vocal un répertoire exclusivement consacré à la Norvège. Initialement baptisé Une balade en raquettes, le concert donné en partenariat avec le choeur Résonance de Rennes le 1er avril dernier et les 9-10 juin est en fait devenu Ballade scandinave. Outre de très jolies courtes pièces dont les extraordinaires psaumes de Edvard Grieg, nous chantons le Stabat Mater de Knut Nystedt, né en 1915 et encore vivant. Écrite pour choeur mixte et violoncelle solo, cette oeuvre recèle une grande intériorité et une force inouïe. En lutte incessante, désespoir, doute, souffrance, douceur, suavité, espoir et apaisement s'imposent à tour de rôle et imposent un rythme et une intensité de thriller. D'une écriture exigeante, tant pour les interprètes que pour les auditeurs, cette pièce touche ce qui en nous est en questionnement, ce qui est rongé par le doute et la douleur. Elle nous atteint donc au plus profond.
C'est l'exigence et la densité de Nystedt qui m'ont manqué dans la trilogie norvégienne de Anne B. Ragde. Les trois premiers chapitres emportent l'adhésion par leur énergie voire leur radicalité. Puis le style fait d'importantes concessions, cédant trop fréquemment au procédé du dialogue. Autant il est appréciable de baigner dans la matérialité des personnages, d'en être proche au point d'être parfois incommodé par leurs odeurs corporelles, autant cette importance quasi exclusive du contexte matériel empêche parfois de donner de l'épaisseur et du poids aux personnages, et nuit à la profondeur de l'ensemble.
Voici un texte qui compte sur l'action, la toute-puissance, la frénésie factice de l'action. Le projet littéraire en est, il me semble, profondément amoindri voire pauvre.
Il reste cependant que je n'ai eu de cesse d'aller au bout du 3e tome, que je n'ai pas eu de mal à avancer dans ma lecture, à part dans la deuxième moitié du premier tome où une vraie lassitude s'est installée durant quelques dizaines de pages. Autre point intéressant, ce roman nous tient au plus près d'Erlend, homosexuel aussi attachant qu'horripilant. De même que Krumme, Lizzi ou Jytte, Erlend est un personnage essentiel qui laisse son empreinte profonde et à qui je souhaite le plus profond bonheur familial.
Enfin, Anne B. Ragde installe le lecteur dans le désir des frères Neshov. Comme chacun d'eux, le lecteur se prend à souhaiter que Torunn se charge de la ferme et réponde aux avances du beau soupirant. Dans le troisième tome, tout le monde se retrouve à la ferme pour un repas de fête, de retrouvailles, de point d'orgue. Je ne dirai rien de plus.

Sur la Norvège, vous pouvez également lire le recueil de nouvelles de l'auteur nobellisé Knut Hamsun, Esclaves de l'amour, recueil qui a fait l'objet d'un commentaire sur ce blog.
Vous pouvez aussi venir aux concerts du week-end prochain : 20h30 à la chapelle Sainte-Anne à Lannion le samedi 9 juin et 17h à l'église Saint-Florent de Plufur le dimanche 10 juin.

Les commentaires du site ci-dessous sont beaucoup plus enthousiastes que les miens.
http://www.babelio.com/livres/Ragde-La-Ferme-des-Neshov/158236

Je ne suis pas souvent d'accord avec ce qui est indiqué dans ce deuxième site.
http://www.lexpress.fr/culture/livre/l-heritage-impossible_905759.html

Voici un site recelant un certain nombre de romans norvégiens mais également de beaucoup d'autres pays. Malheureusement, l'auteur du blog donne plus un résumé du livre que son avis.
http://leslectures-d-anna.blogspot.fr/2010/12/la-trilogie-des-neshov-anne-b-ragde.html