“A quoi sert d’être cultivé ? A habiter des époques révolues et des villes où l’on n’a jamais mis les pieds. A vivre les tragédies qui vous ont épargné, mais aussi les bonheurs auxquels vous n’avez pas eu droit. A parcourir tout le clavier des émotions humaines, à vous éprendre et vous déprendre. A vous procurer la baguette magique de l’ubiquité. Plus que tout, à vous consoler de n’avoir qu’une vie à vivre. Avec, peut-être, cette chance supplémentaire de devenir un peu moins bête, et en tout cas un peu moins sommaire.”

Mona Ozouf, historienne, auteur de La Cause des livres (Gallimard)


Existant grâce à une idée de Nicolas I, à l'aide avisée de David, Michel et Nicolas II (merci à ces quatre mousquetaires !), ce blog permet de proposer et partager des lectures. Après une rage monomaniaque autour de la nouvelle, le blog tente une percée en direction du roman-fleuve. Ce genre fera l'objet d'une rencontre amico-littéraire à une date non encore précisée. D'ici là, d'ici cette promesse d'ouverture, écoute et échanges, proposons des titres, commentons les livres déjà présentés, dénichons des perles, enrichissons la liste conséquente des recueils de nouvelles.


Chers amis, chers lecteurs gourmands, je loue et vous remercie de votre appétit jubilatoire sans quoi cette petite entreprise serait vaine.

Bonne lecture à tous et à bientôt pour de nouvelles aventures !
Isabelle

mercredi 18 juin 2014

Secrets de Polichinelle

Auteur : Alice Munro (1931-)

Traduction de l'anglais (Canada) par Céline Schwaller-Balay
Editions de l'Olivier. Collection Points.


Après l'éblouissement du recueil L'Amour d'une honnête femme publié en 1998, j'ai souhaité retrouver au plus vite l'écriture d'Alice Munro. Secrets de Polichinelle lui est antérieur de quatre ans.

Alice Munro ne cesse son observation des femmes. Comme dans le recueil précédemment chroniqué, celles-ci lisent beaucoup, écrivent, sont bibliothécaires, libraires ou encore lectrices assidues. Le texte est au centre, la fiction est reine. Les histoires racontées sont aussi tangibles que la réalité concrète. Des sentiments très puissants naissent entre des personnes qui ne se sont touchées qu'à travers les mots.

Des secrets rôdent. Des secrets hantent les vies. Et à nouveau, chacune des nouvelles est traversée de part en part par plusieurs strates, la réalité, les mensonges, les songes, les lettres, les impressions fugitives, les imaginaires, les déraillements, les espoirs, les non-dits, les confidences, les tabous. Tout cela s'imbrique, forme un maelström où les tensions affleurent, les apparences craquent, l'équilibre vacille, se brise avant de se former d'une autre manière, sans doute aussi fragile.
Je me suis sentie comme une petite souris dans un cabinet de psychanalyste, aux premières loges des inconscients des femmes et des hommes, les uns valeureux, dignes, droits, les autres veules, vulgaires, méprisables ou simplement d'une atroce banalité, sans relief ni intérêt.

Virtuose, l'auteur nous demande de participer à l'élaboration de son objet littéraire, de son histoire en mille-feuilles. Elle nous entraîne dans une écriture et une lecture constamment dynamiques. Son rythme, sa construction sont haletants, à la manière d'un thriller. À l'école buissonnière, les passionnants seconds rôles ont une place essentielle. L'ensemble très dense est construit comme une toile d'araignée. On cherche beaucoup, on construit un château, on creuse des tunnels, on tourne dans des labyrinthes et on doit revenir sur nos pas pour repérer l'endroit où l'auteur nous a bernés, où elle s'est jouée de nous.

Ce recueil est un envoûtement d'intelligence, de finesse et de sensibilité. Posez de suite ce que vous êtes en train de faire, fermez ce blog et filez à la première librairie !



http://www.bpi.fr/fr/les_dossiers/langues_litteratures2/portrait_d_un_prix_nobel_alice_munro2.html

http://www.franceculture.fr/2013-10-10-alice-munro-prix-nobel-de-litterature-2013

http://www.babelio.com/livres/Munro-Secrets-de-polichinelle/6239

http://www.liberation.fr/livres/1995/09/28/la-doctrine-munro-s-il-existe-des-secrets-de-polichinelle-c-est-parce-qu-au-moins-une-personne-n-est_142873

http://www.telerama.fr/livres/alice-munro,103591.php

http://www.lecture-ecriture.com/7309-Secrets-de-polichinelle-Alice-Munro


jeudi 5 juin 2014

Le chat de Schrödinger

Auteur : Philippe Forest (1962-)

Éditions Gallimard



Cela fait plusieurs mois que j'ai lu ce livre. Comme je veux le traiter le mieux possible, je repousse sans cesse le moment d'en écrire un article en attendant, pleine d'espoir, l'inspiration exceptionnelle. Je sais ce soir que je ne pourrai vous en dire tout le bien que j'aimerais, que ma pensée et mon écriture ne sont ni assez structurées ni assez fines pour cela.

Qu'on se le dise de suite, Philippe Forest est mon chouchou, et plus que mon chouchou, mon idole littéraire. Depuis que je l'ai entendu présenter son livre "Le siècle des nuages", je suis dans une admiration qui ne fait que grandir.

Une maison qu'on habite plus ou moins à la suite d'une vie bouleversée et un peu errante, désincarnée, fantomatique. La vision indécise d'un chat fuyant dans la pénombre à travers les feuillages au fond du jardin. Le chat est-il un chat ? Comment reconnaitre la forme d'un chat dans la nuit tombante ? À quel moment fait-il nuit ? Comment la nuit tombe-t-elle ?
À partir de ce fait minuscule d'une ombre faisant chat et surgissant dans la noir, l'auteur tire le fil ténu d'un doute permettant de tout interroger, le réel et l'irréel. TOUT et notamment la présence comme l'absence voire la coexistence de la présence et de l'absence, base de la physique quantique. Les questions sont tout à la fois scientifiques -le savant Schrödinger donnant le titre- philosophiques, poétiques, existentielles, psychologiques, historiques, métaphysiques. Tout se répond, et le sens émerge, tantôt habitant les territoires de la raison, tantôt ceux de la sensibilité, tantôt objectif, tantôt subjectif.

La musicienne que je suis se délecte tout particulièrement des sens de la variation et du développement, deux domaines rois de l'écriture musicale. Philippe Forest a un thème. Chapitre après chapitre, il varie ce thème, le tourne, le traite de mille manières, en découvre toutes les facettes, toutes les subtilités. Autre trait d'écriture remarquable, : le sens du développement. Un fait qui serait traité en deux temps trois mouvements par le simple quidam, est servi en majesté, abondamment travaillé, pétri, levé. On a donc et la multiplication des portes d'entrée et l'approfondissement.

Livre après livre, l'écriture de Philippe Forest se rattache d'une manière ou d'une autre à la mort de sa fille et plus encore au deuil ou au renoncement à la vie, à la recherche d'un sens qui tend à se dérober. Dans ce livre jamais voyeur ni complaisant ni narcissique, l'absence-présence de cette enfant donne un texte d'une beauté sublime, d'une poésie et d'une puissance inouïes.

Ah ça oui, pour le coup, on est moins "sommaire", comme dit Mona Ozouf, après avoir traversé cette oeuvre forestière.

Vous pouvez écouter Philippe Forest parler de son livre précédent, "Le Siècle des nuages" grâce au premier lien ci-dessous.
Vous pouvez également voir et écouter Philippe Forest présenter ce dernier roman grâce au dernier lien de cette liste.

http://www.telerama.fr/livre/j-aime-mieux-lire-55-avec-philippe-forest-et-son-siecle-des-nuages,61186.php

http://lalucarnedesecrivains.wordpress.com/essais/analyse-du-livre-%E2%80%A8le-chat-de-schrodinger-de-philippe-forest/

http://www.franceculture.fr/oeuvre-le-chat-de-schroedinger-de-philippe-forest

http://www.telerama.fr/livres/le-chat-de-schrodinger,91333.php

http://www.youtube.com/watch?v=w-_PM8_Ux9k

http://www.dailymotion.com/video/xwfbh2_philippe-forest-le-chat-de-schrodinger_news

mardi 3 juin 2014

Le renard était déjà le chasseur

Auteur : Herta Müller (1953-)

Éditions du Seuil
Traduit de l'allemand par Claire de Oliveira



Je m'écrie une fois de plus "Merci, le Nobel !" Cette récompense était une vraie surprise à l'automne 2009, ayant été décernée à une femme écrivain quasi inconnue du grand public. Il y avait urgence, la vie sous la dictature roumaine de Ceaucescu abîmant tant et tant les êtres qu'il n'y a qu'à voir le regard déserté, à la fois glacé et brûlant de fièvre, la souffrance de cette femme dans les vidéos des liens ci-dessous pour comprendre que Herta Müller ne fera pas une centenaire.

J'ai eu un peu de mal à rester accrochée à la paroi de ce style minéral, aussi abrupt que poétique, d'une poésie viscérale, dure et sans complaisance. Mais des années après avoir traversé ce livre, il reste très solidement campé dans ma mémoire et ses images sont indélébiles, aussi fortes qu'au premier jour. On est constamment entre onirisme et effroi. Quelle signification ont les choses, que signifie ce que l'on voit, comment ne pas se laisser submerger par la peur, ne pas se laisser gagner par le danger et la menace qui planent ? Rien n'est jamais tranquille. Le calme apparent est atroce et tout est malveillant.
Il m'a semblé que les personnages féminins principaux luttaient en développant une vision poétique. Je me rappelle de la description des arbres, des fleurs, des trains. Le lecteur développe une sorte de sens de médium, il devient clairvoyant, perçant.

À réfléchir au style, j'ai pensé que je venais de lire des textes qui me donnaient sensiblement la même impression. Il s'agit des courts textes de Agota Kristof, roumaine elle aussi (cf. l'article de Nicole Petit dans ce blog, et le commentaire). Et, c'est à peine croyable, son petit livre s'intitule C'est égal quand les premiers mots du livre de Herta Müller sont une citation de V. Erokiev : "Ça fait rien, ça fait rien, je me suis dit, ça fait rien." Qui croira que ces injonctions auto-persuasives si proches sont un hasard ?

Lecteur, ne te décourage pas par un style peu cajoleur. Laisse-toi halluciner, laisse se developer ton sixième sens en espérant ne jamais devoir t'en servir dans de telles circonstances.

http://fabienne.clairambault.fr/le-renard-etait-deja-le-chasseur-de-herta-muller

http://fr.wikipedia.org/wiki/Herta_Müller

http://www.lemonde.fr/livres/article/2009/10/09/herta-muller-prix-nobel-de-litterature-l-ecriture-contre-l-oubli_1251741_3260.html

http://www.e-litterature.net/publier2/spip/spip.php?page=article5&id_article=771

http://www.laruellebleue.com/5455/le-renard-etait-deja-le-chasseur-de-herta-muller-trad-claire-de-oliveira-ed-du-seuil-points-poche/

http://bibliobs.nouvelobs.com/actualites/20091008.BIB4145/le-nobel-2009-s-039-appelle-herta-muller.html

Le lien suivant donne à voir une vidéo très intéressante qui, finie, donne encore d'autres propositions de vidéos en allemand. Même sans comprendre la langue, on comprend bien des choses. Et quelle langue magnifique !
http://www.lexpress.fr/culture/livre/la-romanciere-et-nobel-de-litterature-herta-muller-hospitalisee_1293251.html

Héloïse

Auteur : Philippe Beaussant (1930-)

Éditions Gallimard
Collection Folio




Ce Philippe Beaussant, quelle élégance, quelle intelligence, quelle classe, quelle pudeur, mais aussi quelle émotion, quelle noblesse dans l'écriture, quelle adéquation du style à l'expression ! Comment ne pas une fois de plus ne pas être dithyrambique et un peu précieuse en vous le présentant ?
Que ce soit cet inoubliable "Biographe" qui m'a fait pleurer, Rameau de A à Z, "Vous avez dit Baroque ?", il est parfait, dansant sur le fil de son écriture aussi légère que profonde. Bien sûr, l'Académie française, bien sûr !!! On y espère de tels maîtres, de tels voltigeurs érudits, conteurs et confidents intimes.

Là aussi, malgré la retenue, malgré la mesure, j'ai pleuré, délicieusement pour le style qui me provoque quand il est là, quand il est personnel, quand il vient de l'esprit et du coeur, une émotion d'une très grande force, mais aussi douloureusement en pensant à tous les drames individuels que déclenchent le grand brasier d'une révolution, le grand déchaînement, le grand carnage, le grand défouloir, la belle occasion de vengeance des faibles et des frustrés et des méchants.

J'ai dévoré ce petit bouquin qui, écrit comme on se confie à quelqu'un de confiance, a reçu un prix tant mérité. Qui est "je" ? Comment l'homme Philippe Beaussant peut aussi facilement se glisser dans la peau de la petite fille, la jeune fille, la femme ? Vite, vite, regardez d'un oeil décillé les tapisseries de Jouy et rejoignez le coeur battant de Héloïse !

La courte vidéo du premier lien ci-dessous présente remarquablement bien ce bref roman.

http://www.ina.fr/video/CPC93010592

Voici le texte de la 4e de couverture :
Etre née à la fin du XVIIIe siècle, au temps où Jean-Jacques Rousseau régnait en maître sur les âmes sensibles ; avoir été baptisée Héloïse pour mieux ressembler à une héroïne de roman ; être amoureuse d'un garçon nommé Jean-Jacques pour la même raison ; vivre avec lui dans l'illusion d'un monde doux, bon, beau, philosophique et pastoral, qu'est-ce que cela donne en Messidor an II ? 

http://www.academie-francaise.fr/les-immortels/philippe-beaussant

http://fr.wikipedia.org/wiki/Philippe_Beaussant

mercredi 9 avril 2014

Tué à l'ennemi

Auteur : Michel Laval

Edition : Calmann-Lévy




Alors que je faisais répéter le canon d'Anicet Le Rall pour l'ouverture des Fêtes vocales - ce canon étant titré "Concours de canon" et sous-titré "Préparation d'artillerie de la cote 230"-, j'ai entendu l'un des invités de l'émission L'Esprit public (France Culture le dimanche de 11h à 12h) mentionner ce livre de Michel Laval, et bien plus que le mentionner, le recommander chaleureusement.

Ce livre est le récit des trente derniers jours de la vie de Charles Péguy mort au combat le 5 septembre 1914. Par ses prises de position, par ses poèmes, Péguy ne cesse de questionner. Peut-on savoir qui est vraiment ce poète qui a écrit :

Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle,
Mais pourvu que ce fût dans une juste guerre.
Heureux ceux qui sont morts pour quatre coins de terre.
Heureux ceux qui sont morts d'une mort solennelle.

Heureux ceux qui sont morts dans les grandes batailles,
Couchés dessus le sol à la face de Dieu.
Heureux ceux qui sont morts sur un dernier haut lieu,
Parmi tout l'appareil des grandes funérailles.



Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans la première argile et la première terre.
Heureux ceux qui sont morts dans une juste guerre.
Heureux les épis murs et les blés moissonnés.


Dans sa terrible ambiguité, que ce texte est difficile à défendre… Pour sa part, le personnage se cachant derrière Anicet Le Rall ne peut pardonner au poète ces vers d'une exaltation qui fait craindre le pire du nationalisme, du fanatisme religieux et de l'indéfendable position de va-t-en-guerre. Insurgé, d'un caractère révolté et frondeur, le poète ne se trouve pas défini par ces extrémismes.
Péguy a été convaincu à partir de 1905 que le conflit armé avec les Allemands était inévitable. Ce conflit lui a semblé être celui de la civilisation contre la barbarie. Opposant l'esprit républicain à l'impérialisme, ce qu'il a cru être une ultime guerre lui a paru juste comme lui a semblé juste et essentielle sa préparation. Ainsi, en tant que socialiste, après avoir soutenu Jean Jaurès, il l'a vilipendé avec la plus déplorable violence, le considérant traitre à sa patrie à cause de son pacifisme qu'il qualifiait d'irresponsable.
Dans cette logique, j'arrive à comprendre qu'il défende en anachronique chevalier son pays, restant debout face à la mitraille, exhortant ses hommes à ne pas reculer au milieu du déluge de feu, bien évidemment fauché en premier, trouvant dans ces derniers jours son refuge en Dieu.

Dans un style littéraire remarquable, le récit s'appuie sur ce dernier mois de la vie de Péguy pour décrire le début de la guerre, les épouvantables erreurs des États-Majors français et allemands, les atroces exactions des armées allemandes, le massacre des hommes au combat. J'ai appris de multiples choses sur ce prélude qui laissait présager l'effroyable tuerie des quatre années à suivre. J'ai frémi en lisant ce qui s'était passé à Somain, ville de naissance de Michel, et Senlis, ma ville natale.

Très émue par le parallèle qu'établit l'auteur entre l'expérience de Péguy et ses propres vers en l'honneur de Jeanne d'Arc, je recommande ce livre et l'écoute de l'émission L'Esprit public spéciale qui lui a été consacré le 4 août dernier. cette émission est téléchargeable jusqu'à début août prochain.

Adieu, Meuse endormeuse et douce à mon enfance,
Qui demeures aux prés, où tu coules tout bas.
Meuse, adieu : j’ai déjà commencé ma partance
En des pays nouveaux où tu ne coules pas.

Voici que je m’en vais en des pays nouveaux :
Je ferai la bataille et passerai les fleuves ;
Je m’en vais m’essayer à de nouveaux travaux,
Je m’en vais commencer là-bas les tâches neuves.

Et pendant ce temps-là, Meuse, ignorante et douce,
Tu couleras toujours, passante accoutumée,
Dans la vallée heureuse où l’herbe vive pousse, 

Ô Meuse inépuisable et que j’avais aimée.

Tu couleras toujours dans l’heureuse vallée ;
Où tu coulais hier, tu couleras demain.
Tu ne sauras jamais la bergère en allée,
Qui s’amusait, enfant, à creuser de sa main
Des canaux dans la terre, – à jamais écroulés.

La bergère s’en va, délaissant les moutons,
Et la fileuse va, délaissant les fuseaux.
Voici que je m’en vais loin de tes bonnes eaux,
Voici que je m’en vais bien loin de nos maisons.

Meuse qui ne sais rien de la souffrance humaine,
Ô Meuse inaltérable et douce à mon enfance,
Ô toi qui ne sais pas l’émoi de la partance,
Toi qui passes toujours et qui ne pars jamais,
Ô toi qui ne sais rien de nos mensonges faux,

Ô Meuse inaltérable, ô Meuse que j’aimais, 

Quand reviendrai-je ici filer encor la laine ?
Quand verrai-je tes flots qui passent par chez nous ?
Quand nous reverrons-nous ? et nous reverrons-nous ? 

Meuse que j’aime encore, ô ma Meuse que j’aime…

(Le Mystère de Jeanne d’Arc)



La chaîne de télévision France 2 vient de diffuser les cinq épisodes d'Apocalypse, un documentaire fait à partir d'archives pour la plupart inédites. Outre les connaissances, Michel et moi avons compris un pan de l'histoire de sa famille. San grand-mère, Elisabeth Guilbert, était l'un de ces "anges blancs", jeunes filles issues des bonnes familles et qui étaient devenues des infirmières auprès d'un énorme afflux de blessés. Le pays commençant à manquer d'hommes, les jeunes femmes non mariées préféraient se contenter des hommes estropiés, blessés ou simplement vivants même si pas forcément à leur goût. Venant d'une riche famille parisienne, Elisabeth s'est mariée en 1919 à Antony avec un pauvre bougre du nord de la France, l'a suivie dans son triste village, a été battue par sa brute de mari, est décédée juste après la mise au monde d'André, le père de Michel. Elle peignait…


http://fr.wikipedia.org/wiki/Charles_Péguy

http://www.youtube.com/watch?v=XuSlyJHbwKc

http://www.franceculture.fr/oeuvre-tue-a-l-ennemi-la-derniere-guerre-de-charles-peguy-recit-de-michel-laval

http://blogs.mediapart.fr/blog/didier-bazy/120713/charles-peguy-tue-lennemi

http://www.blog-laprocure.com/auteurs/guerre-charles-peguy/

http://www.huffingtonpost.fr/jacques-tarnero/livre-michel-laval-peguy_b_2997143.html

http://www.franceculture.fr/emission-l-esprit-public-thematique-les-debuts-de-la-grande-guerre-avec-michel-laval-2013-08-04

Philippe Meyer commence ainsi son émission du 4 août 2013 : 
Michel Laval, vous êtes avocat et essayiste. Vous avez publié en 1992 Robert Brasillach, la trahison du clerc(Hachette Littérature) et en 2005 L’homme sans concessions, Arthur Koestler et son siècle (Calmann-Lévy). Chez le même éditeur est paru cette année Tué à l’ennemiLa dernière guerre de Charles Péguy. Dans cet ouvrage, vous faites le récit des 35 derniers jours de la vie de Charles Péguy, qui est aussi celui des 35 premiers jours de la Grande Guerre en France, depuis la mobilisation générale le 1er août. Après avoir rappelé l’enchaînement des évènements depuis l’assassinat, le 28 juin, de l’archiduc héritier d’Autriche-Hongrie, François-Ferdinand, par un jeune nationaliste serbe, jusqu’à la mobilisation générale en France et en Allemagne, vous suivez le parcours de Charles Péguy, officier du 276ème régiment d’infanterie, qui apprend la mobilisation alors qu’il est à Bourg-la-Reine. Au lendemain de l’assassinat de Jaurès le 31 juillet, il se rend immédiatement à Paris et part, le 4 août, pour rejoindre son unité à Coulommiers. Comme lui, 3.580.000 français âgés de 20 à 45 ans sont mobilisés. Le même jour, René Viviani, le Président du Conseil, lit aux 600 députés de l’Assemblée Nationale un message que leur adresse le Président Poincaré : « Dans la guerre qui s’engage, la France aura pour elle le droit, dont les peuples non plus que les individus ne sauraient impunément méconnaître l’éternelle puissance morale. Elle sera héroïquement défendue par tous ses fils dont rien ne brisera devant l’ennemi l’union sacrée et qui sont aujourd’hui fraternellement assemblés en une même indignation contre l’agresseur et dans une même foi patriotique ». « La France injustement provoquée n’a pas voulu la guerre », conclut M. Viviani, rejetant la responsabilité de l’éclatement du conflit sur l’Allemagne. Toute la gauche, et la quasi-totalité des socialistes se rallie à la cause de la guerre, comme l’illustre l’éditorial que Gustave Hervé, ancien leader anti-militariste, publie dans son journal La guerre sociale : « Ils ont assassiné Jaurès ! Nous n’assassinerons pas la France ! ». En Allemagne, le Kaiser Guillaume II en appelle au même moment à la « Burgfrieden » (la trêve des partis) au Reichstag, et le chancelier Von Bethmann Hollweg déclare : « Nous savons que la France se tenait prête pour envahir la Belgique. (…) C’est ainsi que nous avons été forcés de passer outre les protestations justifiées des gouvernements luxembourgeois et belges. L’injustice que nous commettons de toute façon, nous la réparerons dès que notre but militaire sera atteint. ». 3.850.000 allemands ont été mobilisés.
            Du côté français, le général Joffre appliquera le plan XVII, élaboré par les généraux de Castelnau et Berthelot et définitivement approuvé en 1913. Du côté allemand, le plan Schlieffen, élaboré dès 1898, et qui prévoit une offensive de 6 semaines à l’Ouest par la traversée du Luxembourg et de la Belgique, est mis en œuvre. Après la phase de « concentration », du 5 au 13 août 1914, la « bataille des frontières » s’engage. Le 19 août, Joffre lance l’offensive en Lorraine, qui échoue lors de la bataille de Sarrebourg-Morhange. Le 21 août, la « bataille des Ardennes » est engagée, deux armées s’avançant vers Neufchâteau et Arlon. Le général Lanrezac perd, du 21 au 23 août, les combats de la bataille dite « de la Sambre », alors que les Allemands viennent à bout de la résistance belge à Namur le 24 août. Ces combats sont particulièrement sanglants : le seul jour du 22 août, l’armée française perd 30.000 morts. Les quatre premières armées françaises battent en retraite à partir du 24 août. Charles Péguy meurt au combat, « à l’ennemi », c’est-à-dire en marche « vers l’ennemi », à Villeroy le 5 septembre, jour où Joffre signe l’ordre historique de la contre-offensive prévue le lendemain, et qui marquera le début de la « bataille de la Marne ».
            Michel Laval, pour ouvrir notre discussion, pouvez-vous nous expliquer pourquoi vous avez choisi de vous intéresser au parcours de Charles Péguy pour faire le récit de ce premier mois de guerre ?


jeudi 23 janvier 2014

Le chasseur de têtes

Auteur : Timothy Findley (1930-2002)

Traduction de l'anglais (canadien) de Nésida Loyer.
Éditions Gallimard, Collection Folio.



Je me suis dépêchée -vite, vite, vite- de finir ce long roman chargé pour ne pas rester en contact avec Kurtz, l'un des personnages principaux, un être échappé d'une page d'un livre, un être à l'âme noire comme le charbon et à l'action malfaisante.
Timothy Findley fut d'abord acteur et, en tant qu'acteur, il joua Shakespeare. Les âmes les plus viles de Shakespeare se retrouvent dans cette oeuvre foisonnante où l'on côtoie également la maladie, la folie, la folie, la maladie, la folie, la noirceur, la folie, le vice, la folie, le vice, le vice, le vice répugnant, mais aussi la bonté et des personnes dont le sens de l'éthique tient bon malgré tout.
La description de la ville envahie par les oiseaux malades est fascinante. Est-on dans la réalité ? Oui, non, non, oui. L'écriture est immense, débordante, d'une énergie dévastatrice. Ça souffle, ça dérange, ça secoue. On plonge dans les ténèbres. Où est-on ? Où est la lumière ? Heureusement, il y a les fous. Heureusement, il y a les fous. Les fous. Les fous qui sauvent de la folie.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Timothy_Findley

http://www.babelio.com/auteur/Timothy-Findley/2853

http://www.liberation.fr/culture/2002/06/24/la-porte-s-est-refermee-sur-timothy-findley_408106

http://leserpentaplumes.com/Le-chasseur-de-tetes_oeuvre_4767.html



mardi 21 janvier 2014

L'amour d'une honnête femme

Auteur : Alice Munro (1931-)

Traduit de l'anglais (Canada) par Geneviève Doze
Éditions de l'Olivier. Collection Signatures.

À nouveau je m'écrie "Merci le Nobel ! Merci le Nobel !", distinction dont les feux littéraires de 2013 m'ont permis de découvrir cette écrivain canadienne. Frère lecteur, soeur lectrice, ne passe pas à côté de la délicieuse vieille dame indigne.
Chacune des huit nouvelles de ce recueil m'a semblé aussi dense qu'un roman, aussi fouillée, aussi riche. On y côtoie bien l'amour promis dans le titre, bien sûr pas celui des romans-photos ni de la collection Harlequin, plutôt l'amour interrogatif, résigné ou déçu de femmes qui se sont perdues sur son chemin hasardeux, son chemin semé de pièges aussi nombreux qu'imprévisibles -ou tout au moins imprévus.
À l'image de de ce chemin, l'auteur ose une écriture labyrinthique. On musarde, on s'attarde en détours, on risque l'impasse, on procède tout à la fois par approches et évitements, on trouve des issues, on est invité à poursuivre seul dans les sublimes méandres de cette écriture onirique. Et, de fait, il est de nombreuses fois question de rêves, de manière anecdotique quand l'un des personnages indique qu'il "ne rêve pas" ou de manière prioritaire quand l'une des nouvelles débute par la narration de l'un d'eux ou quand une énigme se rattache directement à des rêves perturbants, des visions à la Jérôme Bosch. Dans la proximité avec les rêves, les histoires fictionnelles et les livres sont un des thèmes de ces nouvelles. Deux des personnages sont bibliothécaires, l'une lit de façon dévorante et souhaite devenir écrivain.
Avec ce livre, on est de plein pied dans la réalité, mais un autre plan existe, très présent, celui de l'inconscient. Symbole fort de l'inconscient, l'eau est très souvent présente. Et en effet, le style d'Alice Munro m'a semblé ressembler à l'eau sous toutes ses formes, active et vive comme celle d'un torrent, stagnante comme celle d'une mare ou encore paisible tel un lac, pleine de tours et tourbillons, s'infiltrant partout. Les hommes sont souvent géologues ou paysans. Ainsi, la terre et l'eau, éléments féminins, sont constants.

Dans ces histoires à la fois banales et uniques, les personnages étonnent par l'intimité qu'ils nous dévoilent. Nous sommes très rapidement dans leur proximité, et pour moi dans leur cercle affectif. Les détails sont ceux d'une artiste à la sensibilité exacerbée, à l'humanité vibrante. À la fois très travaillé et d'une écriture d'une grande fluidité, ce livre m'a très profondément touchée. Courez, volez !


Vous trouverez ce-dessous des critiques dont certaines émanant de lecteurs sont à l'opposé des miennes.

http://www.telerama.fr/livres/alice-munro,103592.php

http://www.franceculture.fr/oeuvre-l-amour-d-une-honnete-femme-de-alice-munro

http://bibliobs.nouvelobs.com/actualites/20131010.OBS0664/le-nobel-de-litterature-2013-s-appelle-alice-munro.html

http://www.babelio.com/livres/Munro-LAmour-dune-honnete-femme/47893

http://www.marieclaire.fr/,l-amour-d-une-honnete-femme-d-alice-munro,20158,635773.asp

http://liliba.canalblog.com/archives/2013/01/08/26023424.html

http://www.lecerclepoints.com/livre-amour-honnete-femme-alice-munro-9782757830185.htm

http://www.lemonde.fr/europe/article/2013/10/10/le-nobel-de-litterature-est-decerne-a-alice-munro_3493589_3214.html