“A quoi sert d’être cultivé ? A habiter des époques révolues et des villes où l’on n’a jamais mis les pieds. A vivre les tragédies qui vous ont épargné, mais aussi les bonheurs auxquels vous n’avez pas eu droit. A parcourir tout le clavier des émotions humaines, à vous éprendre et vous déprendre. A vous procurer la baguette magique de l’ubiquité. Plus que tout, à vous consoler de n’avoir qu’une vie à vivre. Avec, peut-être, cette chance supplémentaire de devenir un peu moins bête, et en tout cas un peu moins sommaire.”

Mona Ozouf, historienne, auteur de La Cause des livres (Gallimard)


Existant grâce à une idée de Nicolas I, à l'aide avisée de David, Michel et Nicolas II (merci à ces quatre mousquetaires !), ce blog permet de proposer et partager des lectures. Après une rage monomaniaque autour de la nouvelle, le blog tente une percée en direction du roman-fleuve. Ce genre fera l'objet d'une rencontre amico-littéraire à une date non encore précisée. D'ici là, d'ici cette promesse d'ouverture, écoute et échanges, proposons des titres, commentons les livres déjà présentés, dénichons des perles, enrichissons la liste conséquente des recueils de nouvelles.


Chers amis, chers lecteurs gourmands, je loue et vous remercie de votre appétit jubilatoire sans quoi cette petite entreprise serait vaine.

Bonne lecture à tous et à bientôt pour de nouvelles aventures !
Isabelle

mardi 3 juin 2014

Héloïse

Auteur : Philippe Beaussant (1930-)

Éditions Gallimard
Collection Folio




Ce Philippe Beaussant, quelle élégance, quelle intelligence, quelle classe, quelle pudeur, mais aussi quelle émotion, quelle noblesse dans l'écriture, quelle adéquation du style à l'expression ! Comment ne pas une fois de plus ne pas être dithyrambique et un peu précieuse en vous le présentant ?
Que ce soit cet inoubliable "Biographe" qui m'a fait pleurer, Rameau de A à Z, "Vous avez dit Baroque ?", il est parfait, dansant sur le fil de son écriture aussi légère que profonde. Bien sûr, l'Académie française, bien sûr !!! On y espère de tels maîtres, de tels voltigeurs érudits, conteurs et confidents intimes.

Là aussi, malgré la retenue, malgré la mesure, j'ai pleuré, délicieusement pour le style qui me provoque quand il est là, quand il est personnel, quand il vient de l'esprit et du coeur, une émotion d'une très grande force, mais aussi douloureusement en pensant à tous les drames individuels que déclenchent le grand brasier d'une révolution, le grand déchaînement, le grand carnage, le grand défouloir, la belle occasion de vengeance des faibles et des frustrés et des méchants.

J'ai dévoré ce petit bouquin qui, écrit comme on se confie à quelqu'un de confiance, a reçu un prix tant mérité. Qui est "je" ? Comment l'homme Philippe Beaussant peut aussi facilement se glisser dans la peau de la petite fille, la jeune fille, la femme ? Vite, vite, regardez d'un oeil décillé les tapisseries de Jouy et rejoignez le coeur battant de Héloïse !

La courte vidéo du premier lien ci-dessous présente remarquablement bien ce bref roman.

http://www.ina.fr/video/CPC93010592

Voici le texte de la 4e de couverture :
Etre née à la fin du XVIIIe siècle, au temps où Jean-Jacques Rousseau régnait en maître sur les âmes sensibles ; avoir été baptisée Héloïse pour mieux ressembler à une héroïne de roman ; être amoureuse d'un garçon nommé Jean-Jacques pour la même raison ; vivre avec lui dans l'illusion d'un monde doux, bon, beau, philosophique et pastoral, qu'est-ce que cela donne en Messidor an II ? 

http://www.academie-francaise.fr/les-immortels/philippe-beaussant

http://fr.wikipedia.org/wiki/Philippe_Beaussant

mercredi 9 avril 2014

Tué à l'ennemi

Auteur : Michel Laval

Edition : Calmann-Lévy




Alors que je faisais répéter le canon d'Anicet Le Rall pour l'ouverture des Fêtes vocales - ce canon étant titré "Concours de canon" et sous-titré "Préparation d'artillerie de la cote 230"-, j'ai entendu l'un des invités de l'émission L'Esprit public (France Culture le dimanche de 11h à 12h) mentionner ce livre de Michel Laval, et bien plus que le mentionner, le recommander chaleureusement.

Ce livre est le récit des trente derniers jours de la vie de Charles Péguy mort au combat le 5 septembre 1914. Par ses prises de position, par ses poèmes, Péguy ne cesse de questionner. Peut-on savoir qui est vraiment ce poète qui a écrit :

Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle,
Mais pourvu que ce fût dans une juste guerre.
Heureux ceux qui sont morts pour quatre coins de terre.
Heureux ceux qui sont morts d'une mort solennelle.

Heureux ceux qui sont morts dans les grandes batailles,
Couchés dessus le sol à la face de Dieu.
Heureux ceux qui sont morts sur un dernier haut lieu,
Parmi tout l'appareil des grandes funérailles.



Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans la première argile et la première terre.
Heureux ceux qui sont morts dans une juste guerre.
Heureux les épis murs et les blés moissonnés.


Dans sa terrible ambiguité, que ce texte est difficile à défendre… Pour sa part, le personnage se cachant derrière Anicet Le Rall ne peut pardonner au poète ces vers d'une exaltation qui fait craindre le pire du nationalisme, du fanatisme religieux et de l'indéfendable position de va-t-en-guerre. Insurgé, d'un caractère révolté et frondeur, le poète ne se trouve pas défini par ces extrémismes.
Péguy a été convaincu à partir de 1905 que le conflit armé avec les Allemands était inévitable. Ce conflit lui a semblé être celui de la civilisation contre la barbarie. Opposant l'esprit républicain à l'impérialisme, ce qu'il a cru être une ultime guerre lui a paru juste comme lui a semblé juste et essentielle sa préparation. Ainsi, en tant que socialiste, après avoir soutenu Jean Jaurès, il l'a vilipendé avec la plus déplorable violence, le considérant traitre à sa patrie à cause de son pacifisme qu'il qualifiait d'irresponsable.
Dans cette logique, j'arrive à comprendre qu'il défende en anachronique chevalier son pays, restant debout face à la mitraille, exhortant ses hommes à ne pas reculer au milieu du déluge de feu, bien évidemment fauché en premier, trouvant dans ces derniers jours son refuge en Dieu.

Dans un style littéraire remarquable, le récit s'appuie sur ce dernier mois de la vie de Péguy pour décrire le début de la guerre, les épouvantables erreurs des États-Majors français et allemands, les atroces exactions des armées allemandes, le massacre des hommes au combat. J'ai appris de multiples choses sur ce prélude qui laissait présager l'effroyable tuerie des quatre années à suivre. J'ai frémi en lisant ce qui s'était passé à Somain, ville de naissance de Michel, et Senlis, ma ville natale.

Très émue par le parallèle qu'établit l'auteur entre l'expérience de Péguy et ses propres vers en l'honneur de Jeanne d'Arc, je recommande ce livre et l'écoute de l'émission L'Esprit public spéciale qui lui a été consacré le 4 août dernier. cette émission est téléchargeable jusqu'à début août prochain.

Adieu, Meuse endormeuse et douce à mon enfance,
Qui demeures aux prés, où tu coules tout bas.
Meuse, adieu : j’ai déjà commencé ma partance
En des pays nouveaux où tu ne coules pas.

Voici que je m’en vais en des pays nouveaux :
Je ferai la bataille et passerai les fleuves ;
Je m’en vais m’essayer à de nouveaux travaux,
Je m’en vais commencer là-bas les tâches neuves.

Et pendant ce temps-là, Meuse, ignorante et douce,
Tu couleras toujours, passante accoutumée,
Dans la vallée heureuse où l’herbe vive pousse, 

Ô Meuse inépuisable et que j’avais aimée.

Tu couleras toujours dans l’heureuse vallée ;
Où tu coulais hier, tu couleras demain.
Tu ne sauras jamais la bergère en allée,
Qui s’amusait, enfant, à creuser de sa main
Des canaux dans la terre, – à jamais écroulés.

La bergère s’en va, délaissant les moutons,
Et la fileuse va, délaissant les fuseaux.
Voici que je m’en vais loin de tes bonnes eaux,
Voici que je m’en vais bien loin de nos maisons.

Meuse qui ne sais rien de la souffrance humaine,
Ô Meuse inaltérable et douce à mon enfance,
Ô toi qui ne sais pas l’émoi de la partance,
Toi qui passes toujours et qui ne pars jamais,
Ô toi qui ne sais rien de nos mensonges faux,

Ô Meuse inaltérable, ô Meuse que j’aimais, 

Quand reviendrai-je ici filer encor la laine ?
Quand verrai-je tes flots qui passent par chez nous ?
Quand nous reverrons-nous ? et nous reverrons-nous ? 

Meuse que j’aime encore, ô ma Meuse que j’aime…

(Le Mystère de Jeanne d’Arc)



La chaîne de télévision France 2 vient de diffuser les cinq épisodes d'Apocalypse, un documentaire fait à partir d'archives pour la plupart inédites. Outre les connaissances, Michel et moi avons compris un pan de l'histoire de sa famille. San grand-mère, Elisabeth Guilbert, était l'un de ces "anges blancs", jeunes filles issues des bonnes familles et qui étaient devenues des infirmières auprès d'un énorme afflux de blessés. Le pays commençant à manquer d'hommes, les jeunes femmes non mariées préféraient se contenter des hommes estropiés, blessés ou simplement vivants même si pas forcément à leur goût. Venant d'une riche famille parisienne, Elisabeth s'est mariée en 1919 à Antony avec un pauvre bougre du nord de la France, l'a suivie dans son triste village, a été battue par sa brute de mari, est décédée juste après la mise au monde d'André, le père de Michel. Elle peignait…


http://fr.wikipedia.org/wiki/Charles_Péguy

http://www.youtube.com/watch?v=XuSlyJHbwKc

http://www.franceculture.fr/oeuvre-tue-a-l-ennemi-la-derniere-guerre-de-charles-peguy-recit-de-michel-laval

http://blogs.mediapart.fr/blog/didier-bazy/120713/charles-peguy-tue-lennemi

http://www.blog-laprocure.com/auteurs/guerre-charles-peguy/

http://www.huffingtonpost.fr/jacques-tarnero/livre-michel-laval-peguy_b_2997143.html

http://www.franceculture.fr/emission-l-esprit-public-thematique-les-debuts-de-la-grande-guerre-avec-michel-laval-2013-08-04

Philippe Meyer commence ainsi son émission du 4 août 2013 : 
Michel Laval, vous êtes avocat et essayiste. Vous avez publié en 1992 Robert Brasillach, la trahison du clerc(Hachette Littérature) et en 2005 L’homme sans concessions, Arthur Koestler et son siècle (Calmann-Lévy). Chez le même éditeur est paru cette année Tué à l’ennemiLa dernière guerre de Charles Péguy. Dans cet ouvrage, vous faites le récit des 35 derniers jours de la vie de Charles Péguy, qui est aussi celui des 35 premiers jours de la Grande Guerre en France, depuis la mobilisation générale le 1er août. Après avoir rappelé l’enchaînement des évènements depuis l’assassinat, le 28 juin, de l’archiduc héritier d’Autriche-Hongrie, François-Ferdinand, par un jeune nationaliste serbe, jusqu’à la mobilisation générale en France et en Allemagne, vous suivez le parcours de Charles Péguy, officier du 276ème régiment d’infanterie, qui apprend la mobilisation alors qu’il est à Bourg-la-Reine. Au lendemain de l’assassinat de Jaurès le 31 juillet, il se rend immédiatement à Paris et part, le 4 août, pour rejoindre son unité à Coulommiers. Comme lui, 3.580.000 français âgés de 20 à 45 ans sont mobilisés. Le même jour, René Viviani, le Président du Conseil, lit aux 600 députés de l’Assemblée Nationale un message que leur adresse le Président Poincaré : « Dans la guerre qui s’engage, la France aura pour elle le droit, dont les peuples non plus que les individus ne sauraient impunément méconnaître l’éternelle puissance morale. Elle sera héroïquement défendue par tous ses fils dont rien ne brisera devant l’ennemi l’union sacrée et qui sont aujourd’hui fraternellement assemblés en une même indignation contre l’agresseur et dans une même foi patriotique ». « La France injustement provoquée n’a pas voulu la guerre », conclut M. Viviani, rejetant la responsabilité de l’éclatement du conflit sur l’Allemagne. Toute la gauche, et la quasi-totalité des socialistes se rallie à la cause de la guerre, comme l’illustre l’éditorial que Gustave Hervé, ancien leader anti-militariste, publie dans son journal La guerre sociale : « Ils ont assassiné Jaurès ! Nous n’assassinerons pas la France ! ». En Allemagne, le Kaiser Guillaume II en appelle au même moment à la « Burgfrieden » (la trêve des partis) au Reichstag, et le chancelier Von Bethmann Hollweg déclare : « Nous savons que la France se tenait prête pour envahir la Belgique. (…) C’est ainsi que nous avons été forcés de passer outre les protestations justifiées des gouvernements luxembourgeois et belges. L’injustice que nous commettons de toute façon, nous la réparerons dès que notre but militaire sera atteint. ». 3.850.000 allemands ont été mobilisés.
            Du côté français, le général Joffre appliquera le plan XVII, élaboré par les généraux de Castelnau et Berthelot et définitivement approuvé en 1913. Du côté allemand, le plan Schlieffen, élaboré dès 1898, et qui prévoit une offensive de 6 semaines à l’Ouest par la traversée du Luxembourg et de la Belgique, est mis en œuvre. Après la phase de « concentration », du 5 au 13 août 1914, la « bataille des frontières » s’engage. Le 19 août, Joffre lance l’offensive en Lorraine, qui échoue lors de la bataille de Sarrebourg-Morhange. Le 21 août, la « bataille des Ardennes » est engagée, deux armées s’avançant vers Neufchâteau et Arlon. Le général Lanrezac perd, du 21 au 23 août, les combats de la bataille dite « de la Sambre », alors que les Allemands viennent à bout de la résistance belge à Namur le 24 août. Ces combats sont particulièrement sanglants : le seul jour du 22 août, l’armée française perd 30.000 morts. Les quatre premières armées françaises battent en retraite à partir du 24 août. Charles Péguy meurt au combat, « à l’ennemi », c’est-à-dire en marche « vers l’ennemi », à Villeroy le 5 septembre, jour où Joffre signe l’ordre historique de la contre-offensive prévue le lendemain, et qui marquera le début de la « bataille de la Marne ».
            Michel Laval, pour ouvrir notre discussion, pouvez-vous nous expliquer pourquoi vous avez choisi de vous intéresser au parcours de Charles Péguy pour faire le récit de ce premier mois de guerre ?


jeudi 23 janvier 2014

Le chasseur de têtes

Auteur : Timothy Findley (1930-2002)

Traduction de l'anglais (canadien) de Nésida Loyer.
Éditions Gallimard, Collection Folio.



Je me suis dépêchée -vite, vite, vite- de finir ce long roman chargé pour ne pas rester en contact avec Kurtz, l'un des personnages principaux, un être échappé d'une page d'un livre, un être à l'âme noire comme le charbon et à l'action malfaisante.
Timothy Findley fut d'abord acteur et, en tant qu'acteur, il joua Shakespeare. Les âmes les plus viles de Shakespeare se retrouvent dans cette oeuvre foisonnante où l'on côtoie également la maladie, la folie, la folie, la maladie, la folie, la noirceur, la folie, le vice, la folie, le vice, le vice, le vice répugnant, mais aussi la bonté et des personnes dont le sens de l'éthique tient bon malgré tout.
La description de la ville envahie par les oiseaux malades est fascinante. Est-on dans la réalité ? Oui, non, non, oui. L'écriture est immense, débordante, d'une énergie dévastatrice. Ça souffle, ça dérange, ça secoue. On plonge dans les ténèbres. Où est-on ? Où est la lumière ? Heureusement, il y a les fous. Heureusement, il y a les fous. Les fous. Les fous qui sauvent de la folie.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Timothy_Findley

http://www.babelio.com/auteur/Timothy-Findley/2853

http://www.liberation.fr/culture/2002/06/24/la-porte-s-est-refermee-sur-timothy-findley_408106

http://leserpentaplumes.com/Le-chasseur-de-tetes_oeuvre_4767.html



mardi 21 janvier 2014

L'amour d'une honnête femme

Auteur : Alice Munro (1931-)

Traduit de l'anglais (Canada) par Geneviève Doze
Éditions de l'Olivier. Collection Signatures.

À nouveau je m'écrie "Merci le Nobel ! Merci le Nobel !", distinction dont les feux littéraires de 2013 m'ont permis de découvrir cette écrivain canadienne. Frère lecteur, soeur lectrice, ne passe pas à côté de la délicieuse vieille dame indigne.
Chacune des huit nouvelles de ce recueil m'a semblé aussi dense qu'un roman, aussi fouillée, aussi riche. On y côtoie bien l'amour promis dans le titre, bien sûr pas celui des romans-photos ni de la collection Harlequin, plutôt l'amour interrogatif, résigné ou déçu de femmes qui se sont perdues sur son chemin hasardeux, son chemin semé de pièges aussi nombreux qu'imprévisibles -ou tout au moins imprévus.
À l'image de de ce chemin, l'auteur ose une écriture labyrinthique. On musarde, on s'attarde en détours, on risque l'impasse, on procède tout à la fois par approches et évitements, on trouve des issues, on est invité à poursuivre seul dans les sublimes méandres de cette écriture onirique. Et, de fait, il est de nombreuses fois question de rêves, de manière anecdotique quand l'un des personnages indique qu'il "ne rêve pas" ou de manière prioritaire quand l'une des nouvelles débute par la narration de l'un d'eux ou quand une énigme se rattache directement à des rêves perturbants, des visions à la Jérôme Bosch. Dans la proximité avec les rêves, les histoires fictionnelles et les livres sont un des thèmes de ces nouvelles. Deux des personnages sont bibliothécaires, l'une lit de façon dévorante et souhaite devenir écrivain.
Avec ce livre, on est de plein pied dans la réalité, mais un autre plan existe, très présent, celui de l'inconscient. Symbole fort de l'inconscient, l'eau est très souvent présente. Et en effet, le style d'Alice Munro m'a semblé ressembler à l'eau sous toutes ses formes, active et vive comme celle d'un torrent, stagnante comme celle d'une mare ou encore paisible tel un lac, pleine de tours et tourbillons, s'infiltrant partout. Les hommes sont souvent géologues ou paysans. Ainsi, la terre et l'eau, éléments féminins, sont constants.

Dans ces histoires à la fois banales et uniques, les personnages étonnent par l'intimité qu'ils nous dévoilent. Nous sommes très rapidement dans leur proximité, et pour moi dans leur cercle affectif. Les détails sont ceux d'une artiste à la sensibilité exacerbée, à l'humanité vibrante. À la fois très travaillé et d'une écriture d'une grande fluidité, ce livre m'a très profondément touchée. Courez, volez !


Vous trouverez ce-dessous des critiques dont certaines émanant de lecteurs sont à l'opposé des miennes.

http://www.telerama.fr/livres/alice-munro,103592.php

http://www.franceculture.fr/oeuvre-l-amour-d-une-honnete-femme-de-alice-munro

http://bibliobs.nouvelobs.com/actualites/20131010.OBS0664/le-nobel-de-litterature-2013-s-appelle-alice-munro.html

http://www.babelio.com/livres/Munro-LAmour-dune-honnete-femme/47893

http://www.marieclaire.fr/,l-amour-d-une-honnete-femme-d-alice-munro,20158,635773.asp

http://liliba.canalblog.com/archives/2013/01/08/26023424.html

http://www.lecerclepoints.com/livre-amour-honnete-femme-alice-munro-9782757830185.htm

http://www.lemonde.fr/europe/article/2013/10/10/le-nobel-de-litterature-est-decerne-a-alice-munro_3493589_3214.html



mardi 26 novembre 2013

Faillir être flingué


Auteur : Céline Minard (1969-)

Juste un western...

Editions Rivages

Faillir être flingué

Je suis un amateur de western impénitent.

Je veux dire que je suis un amateur des films de western mais jamais auparavant un lecteur. Bien sûr, j’ai dévoré comme tout le monde (vous aussi,  j’espère !) les bandes dessinées de Blueberry. Mais ça ne compte pas. Et puis, il y a quelques semaines, je découvre dans le supplément littéraire de mon journal favori (je ne lis que sur recommandation) l’existence de ce roman accompagné d'une critique improbable qui donne envie.

Première réaction : méfiance. Comment peut-on, autrement qu’en images, raconter des histoires simplistes de vachers analphabètes ? Evidemment, lire un roman d’aventures c’est se faire le film dans la tête mais comment  peut-on se faire une séance perso après Rio Bravo, OK Corral et Les Sept Mercenaires ?  
Eh bien si, ça marche ou plutôt ça galope ! Mélange picaresque de scènes d’anthologie et de situations foutraques, le bouquin se lit vite (ce n’est pas du RMdG) car tout lecteur connait déjà l’horizon infini des grandes plaines, le bruit des portes de saloon poussées par le shérif et le calibre des colts. Bref, on peut lire avec plaisir, ça change les idées, surtout si elles sont noires, parce qu’en plus ça se finit bien, comme chez John Ford.
Extrait de la chronique de mon journal préféré :
« Faillir être flingué, c'est l'une des règles intangibles du western : il faut que les héros passent près de la mort - quelle qu'elle soit - mais l'évitent avec adresse. Le western a beau être un territoire arpenté en tous sens depuis un siècle et demi, avoir ses figures imposées et ses personnages incontournables, son objet reste de raconter la naissance d'un monde. Tout y est donc possible. Tout peut s'y réinventer, s'y rejouer à chaque fois, sans qu'il soit besoin d'avoir recours à la parodie. Les deux éperons solidement plantés dans le genre, Céline Minard dégaine et s'en donne à cœur joie. »

Céline Minard





Ce livre a reçu le Prix du Livre Inter le lundi 2 juin 2014. 

Voici un extrait de son interview :

Voici l'article que lui consacre Le Figaro :


Fugitives

Auteur : Alice Munro (1931-2024)     Prix Nobel de littérature 2013

Traduction de Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso
Éditions de L'Olivier

Fugitives

Ma faible connaissance de la littérature anglo-saxonne m’a fait passer à côté des écrits d’Alice Munro pendant plus de 20 ans. Heureusement l’argent de la dynamite est venu la récompenser cette année pour, comme on dit, l’ensemble de son œuvre et j’ai pu compenser mon ignorance par mon panurgisme littéraire habituel.

Au petit bonheur des étalages, dans le déballage qui suit un Prix, j’ai  acheté Les Lunes de Jupiter (pour le titre évidemment) et Les Fugitives (je l’avoue, pour le titre aussi). Un peu déçu par le premier mais curieux de savoir pourquoi les Suédois l’avaient distinguée, j’ai attaqué le second et là je confirme ! C’est de la bonne nouvelle.
Comme pour le commentaire j’ai perdu l’habitude, je vous le remplace par une contraction des textes que j’ai lus (... et copiés) chez les critiques. C’est peu glorieux mais beaucoup mieux dit.
« Chez Alice Munro, canadienne anglophone, un mensonge peut toujours en cacher un autre, une histoire peut toujours en cacher une autre. Comme il y a tant à décortiquer, tant à écrire sur les touts et les riens du genre humain, elle a fait le choix du texte court, de la nouvelle.  Défiant l'art de la narration et empruntant des circonvolutions en guise de construction, elle mêle passé et présent, héros et seconds rôles, et chute là où elle le désire, sur un silence, un vacillement, une autre histoire.

Fugitives compile huit histoires de fuite. Mais fuir ne signifie pas pour autant partir, quitter famille, boulot, prendre la route. Fuir, pour Alice Munro, c'est aussi - surtout ? - se mentir, mentir aux autres, abdiquer, renoncer. Vouloir s'échapper ne serait-ce qu'un peu, et capituler. Les coups du destin se superposent aux blessures familiales, aux relents mensongers. Ne restent que des cicatrices indélébiles, et des espoirs trop ténus pour prendre chair. Ses fugitives sont donc du genre féminin, vieilles ou jeunes, teintées de gris ou endimanchées de robes blanches, ce qui ne fait pas d'Alice Munro une quelconque féministe,                          
Couronnée par de nombreux prix au cours de sa carrière, Alice Munro est l'auteur de quatorze recueils de nouvelles caractérisées par la présence d'un narrateur extérieur qui explique le sens des événements. Elles se situent dans la campagne de l'Ontario, dépeinte avec une extrême minutie. » 
Chronique rédigée par Christophe
Isabelle ajoute, plus de douze ans après : 
En poche : Éditions du Seuil, collection Points.

Fugitives - 1

Voici ci-dessous des articles publiés par Télérama et Le Figaro à propos de ce recueil : 



Grâce au lien ci-dessous, vous trouverez un site exclusivement consacré aux nouvelles littéraires. J'ai commencé le blog il y a plus de 16 ans et ce n'est qu'aujourd'hui, le 1er janvier 2026, que je découvre ce site sur lequel il y a un bel article sur Fugitives d'Alice Munro :

Grâce au lien ci-dessous, vous pourrez lire la chronique qu'Anne Morin consacré à ce recueil : 

Alice Munro

jeudi 21 novembre 2013

Pèlerinage aux Trois Montagnes

Auteur : Yukio Mishima (1925-1970)

Traduit du japonais par Brigitte et Yves-Marie Allioux
Editions Gallimard

Je referme ce livre, très émue par la proximité qu'il donne avec le Japon et les Japonais. Assise sur l'un des sièges de la petite gare de Guingamp, j'attends un train qui a 1h50 de retard à cause d'un "accident de personne", autrement dit un suicide. Mishima s'est lui aussi donné la mort, à la japonaise, en pratiquant ce seppukku qu'il a décrit avec tant de fascination dans l'une des nouvelles d'un autre de ses livres, La mort en été.

Ce magnifique recueil propose une série de variations sur la lutte toujours renouvelée entre pureté et impureté, combat caractéristique de l'adolescence. Quelques rares êtres réussissent à ne pas se laisser consumer par la quête, ne pas sombrer dans le mépris, la désillusion, le cynisme ou la cruauté. Mishima semble penser qu'il s'agit notamment des femmes et d'êtres à qui l'habitude des compromis a fait gagner une certaine sagesse.

J'ai eu la chance d'aller durant six jours au Japon avec le choeur de jeunes de l'école de musique de Montmorency en 1995. Je savais que ces six jours passeraient trop vite pour m'imprégner du pays. Aussi, c'est par la littérature que je commençai le voyage. La littérature me permit d'apprécier, ô combien, le Japon, pays auquel je m'étais jusqu'alors niaisement fermée. Le voyage littéraire préalable permit l'éblouissement du voyage réel, inoubliable.

Ce recueil de Mishima propose lui aussi un voyage, voyage multiple s'il en est, autant dans le Japon immémorial que le Japon moderne caractérisé par un certain éloignement des valeurs et une vulgarité rampante, si l'on en croit l'écrivain. La nouvelle "Pain aux raisins" est un chef-d'oeuvre à ce sujet. La fête est une suite de situations burlesques, d'éléments hétéroclites, fantomatiques, d'un aspect pour le moins inquiétant. La peur monte par la seule description de la nuit qui tombe et des éléments que rien ni personne ne semble pouvoir maîtriser. Après une soirée grotesque, toute de faux-semblants, le personnage principal, tenaillé par la faim, se résout à ingurgiter ce qu'il trouve au fond d'un placard, oublié et passablement moisi, un pain aux raisins, élément culinaire typique de l'Occident.
Dans cette nouvelle comme dans celle intitulé Martyre, l'écriture de Mishima approche par moments le genre du fantastique. Ici, le drame le dispute au cauchemar d'une histoire de vampire. Avec son aspect maladif et lunaire, la jeune victime m'a fait penser à l'un de ces extraordinaires Petits poèmes en prose de Baudelaire : Les Bienfaits de la lune. Je ne résiste pas à la tentation d'ajouter le texte ci-dessous.

Baudelaire a souvent été choisi par Debussy, poète des eaux. C'est justement à Debussy que j'ai pensé en lisant la première nouvelle, Jets d'eau sous la pluie. Dans tous les textes, la beauté de la nature est bouleversante. Nuages, feuillages, lumières, reflets... Hokusai n'est pas loin. Cette beauté contrebalance la bêtise, la bassesse et tout ce qui ruine la soif de beauté de la jeunesse. Avec quelle maestria la nouvelle Ken explore l'ambiance des cours d'arts martiaux, les jeux de pouvoir et les points de rupture. Et que dire du dernier texte du recueil, à la fois combat interne et vital d'une femme effacée, et cours de poésie classique japonaise. Cette femme ordinaire acquiert en quelques heures d'une lutte sans merci la sagesse et la paix.

Même quand elle prend son temps comme dans cette magnifique dernière nouvelle qui donne son titre au recueil, l'écriture est souvent tendue comme un arc. Bien sûr, c'est facile de dire cela quand le drame est arrivé, mais cette écriture d'une extrême tension interne et extrême tension dramatique ne donne pas beaucoup de chance à son auteur de mourir paisiblement dans son lit. Il s'en est peut-être pourtant fallu de peu quand la dernière nouvelle donne tant de lumière au pèlerin des Trois Montagnes.


Je termine ce texte en évoquant une partenaire de danse lors du récent stage de danse de la Renaissance italienne. L'un des ateliers que j'avais choisi était celui de danse du 15e siècle avec ses magnifiques balli et contradanse. L'une des danses, la plus longue, nous a été enseignée fort tard et trop rapidement pour moi. Je pataugeais péniblement, écartelée entre l'orgueil m'interdisant de jeter l'éponge et la peur de gêner mes voisins, que ce soit en me retirant ou en restant. Heuseusement, j'avais devant moi celle que j'ai nommée mon ange gardien, Sayaka Kasuya, admirable danseuse classique venue en France pour apprendre la danse ancienne européenne dans le but de créer un centre de danse Renaissance et baroque à Tôkyo. Inoubliable de grâce, de beauté et de réserve ancestrale, Sayaka m'a aidée sans la moindre ostentation, par des regards et des gestes aussi efficaces que discrets. À la japonaise.

Les bienfaits de la lune
La Lune, qui est le caprice même, regarda par la fenêtre pendant que tu dormais dans ton berceau, et se dit: "Cette enfant me plaît." 
   Et elle descendit moelleusement son escalier de nuages et passa sans bruit à travers les vitres. Puis elle s'étendit sur toi avec la tendresse souple d'une mère, et elle déposa ses couleurs sur ta face. Tes prunelles en sont restées vertes, et tes joues extraordinairement pâles. C'est en contemplant cette visiteuse que tes yeux se sont si bizarrement agrandis; et elle t'a si tendrement serrée à la gorge que tu en as gardé pour toujours l'envie de pleurer. 
   Cependant, dans l'expansion de sa joie, la Lune remplissait toute la chambre comme une atmosphère phosphorique, comme un poison lumineux; et toute cette lumière vivante pensait et disait: "Tu subiras éternellement l'influence de mon baiser. Tu seras belle à ma manière. Tu aimeras ce que j'aime et ce qui m'aime: l'eau, les nuages, le silence et la nuit; la mer immense et verte; l'eau uniforme et multiforme; le lieu où tu ne seras pas; l'amant que tu ne connaîtras pas; les fleurs monstrueuses; les parfums qui font délirer; les chats qui se pâment sur les pianos et qui gémissent comme les femmes, d'une voix rauque et douce! 
   "Et tu seras aimée de mes amants, courtisée par mes courtisans. Tu seras la reine des hommes aux yeux verts dont j'ai serré aussi la gorge dans mes caresses nocturnes; de ceux-là qui aiment la mer, la mer immense, tumultueuse et verte, l'eau informe et multiforme, le lieu où ils ne sont pas, la femme qu'ils ne connaissent pas, les fleurs sinistres qui ressemblent aux encensoirs d'une religion inconnue, les parfums qui troublent la volonté, et les animaux sauvages et voluptueux qui sont les emblèmes de leur folie." 
   Et c'est pour cela, maudite chère enfant gâtée, que je suis maintenant couché à tes pieds, cherchant dans toute ta personne le reflet de la redoutable Divinité, de la fatidique marraine, de la nourrice empoisonneuse de tous les lunatiques.


http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Folio/Folio/Pelerinage-aux-Trois-Montagnes

http://fr.wikipedia.org/wiki/Yukio_Mishima

http://www.babelio.com/auteur/Yukio-Mishima/2198

http://www.dailymotion.com/video/x29oy3_yukio-mishima-reportage-part-1_news



http://www.musicologie.org/publirem/debussy_poete_des_eaux.html