Auteur : Mona Ozouf (1931-)
Éditeur : Gallimard, coll. folio (2009)
Parler de ce livre me permet dans un premier temps de revenir sur les origines de ce blog. Il y au moins a une quinzaine d'années, j'ai éprouvé une grande envie d'échanger à propos de littérature. Je m'étais tournée vers le genre de la nouvelle, autant pour l'amour des petites formes, de la brièveté, de la concision, que par manque de temps pour lire. Dans l'optique de nous réunir un jour pour discuter de nos lectures, j'ai établi une liste de recueils et l'ai adressée aux amis. Mais la date des retrouvailles tardant à être promulguée, Nicolas D. a émis l'idée de discuter des recueils par l'intermédiaire d'un blog. À l'issue de la rencontre qui a quand même fini par avoir lieu, les participants, miraculeusement pas du tout refroidis par l'accumulation des retards de la première réunion, ont souhaité se projeter dans une deuxième et ont, dans l'enthousiasme général et sans doute à la faveur d'un petit verre, opté pour l'opposé des nouvelles : les romans-fleuves. Dès lors, il n'a plus été question de s'en tenir aux seules premières amours qui donnent pourtant leur titre et leur adresse à ce blog, et il s'est agi d'opérer un classement pour se retrouver dans tous ces titres. Nous avons donc fini par catégoriser la totalité de nos lectures.
Mais où diable ranger cette Composition française qui participe de l'autobiographie mais est cependant très loin d'adhérer docilement à cette catégorie, du récit - là encore, classement peu satisfaisant, ça déborde de tous les côtés -, de l'essai, notamment dans sa partie finale ? Rien ne convient vraiment. Me voici face à un épineux problème.
Mona Ozouf qui écrit les magnifiques lignes apposées en exergue de ce blog, sait ce qu'elle dit quand elle affirme que la lecture a le pouvoir magique de donner l'ubiquité. Elle offre dans ce livre une large facette de son enfance marquée par trois pôles dissonants voire inconciliables : d'abord, le rêve régionaliste et linguistique de son père bretonnant, puis la religiosité rigoureuse de sa grand-mère maternelle venue vivre avec sa fille prématurément veuve, enfin la mission éducatrice de sa mère institutrice dans l'école laïque de Plouha (Côtes d'Armor), école qui, comme toutes les écoles publiques du pays, prône l'universalité française, l'indivisibilité de la nation et l'absolue exclusivité de la langue de Corneille. La petite Mona navigue comme elle peut dans l'eau bouillante de ces trois marmites explosives, en se coulant le plus discrètement possible dans la société bretonne qui a alors les moeurs et la dent dures. Pour pallier l'ennui et la très grande solitude, pour oublier la tristesse de sa mère, la sévérité de sa grand-mère, elle lit beaucoup, les volumes ayant préalablement passé la pointilleuse censure maternelle et reçu des marques injonctives pour indiquer ce qui lui est autorisé - et surtout ce qui ne lui est pas.
Grâce à son intelligence et sa mémoire exceptionnelles, grâce à la réflexion et aux enseignements qu'elle tire de ses lectures et de sa triple expérience, Mona est repérée et incitée à poursuivre son cheminement (Quelle émotion j'ai eue quand elle se rappelle que, l'instituteur ayant laissé à ses élèves le choix d'une poésie à réciter par coeur, c'est Le Bateau ivre qu'elle a élu au motif que c'était le plus long et le plus beau. Je me suis sentie délicieusement proche, dans son entourage presque). Bientôt les trois générations déménagent à Saint-Brieuc pour que l'écolière poursuive son instruction. Elle rencontre le couple que forment Renée et Louis Guilloux, l'un et l'autre la guidant de manière décisive, à la fois affectueuse et avisée. Elle "monte" enfin à Paris et conquiert le vaste monde des idées.
Ce livre propose une réflexion sur l'identité de la France à partir du vécu d'une petite fille finement observatrice qui vit en Bretagne avant et pendant la Seconde guerre mondiale. Gardant le souvenir du mariage forcé de la reine Claude, fille de la duchesse Anne, avec le roi vainqueur de Marignan, cette Bretagne a des sous-couches en relation plus ou moins paisible avec la France. La jeune fille perçoit tout cela. C'est à la faveur de ce ressenti qu'elle se tourne vers l'histoire et qu'en tant qu'historienne, elle se spécialise dans la Révolution française. Ce livre explique son choix et brosse un brillant tableau des jours et des prises de décision qui ont fait la Révolution, tout cela en relation avec ce qu'elle a vécu. L'écriture de Mona Ozouf aboutit à ce que le lecteur comprenne les enchainements et les ressente tout à la fois. On est d'autant plus réceptif qu'il n'y a aucune sécheresse, que tout est clair et sensible. Brillant, brillant, brillant, et profond. Tout cela de manière directe, comme si l'historienne nous parlait personnellement. Ce livre qui a marqué mon année restera un bijou dans mes aventures de lectrice car tout comme son livre, Mona Ozouf est inclassable : historienne qui parle d'elle, historienne qui écrit des livres sur la littérature, tel le dernier publié : L'autre Georges, sur l'écrivaine George Eliot.
Isabelle
http://pierre.campion2.free.fr/mornej_ozouf.htm
https://www.lemonde.fr/livres/article/2009/04/02/composition-francaise-de-mona-ozouf_1175592_3260.html
https://www.franceculture.fr/histoire/mona-ozouf-0
https://www.franceculture.fr/emissions/hors-champs/mona-ozouf-33-l-entree-au-parti-etait-une-facon-de-faire-la-guerre-sans-la
Ce blog permet de proposer et partager des lectures. Après une rage monomaniaque autour de la nouvelle et une première rencontre durant l'automne 2008, une percée multicéphale a eu lieu en direction des autres genres littéraires. Puis une deuxième rencontre s'est tenue en août 2025 sur d'autres recueils de nouvelles. Continuons donc notre petite entreprise avec délice ! Impossible de retirer le texte ci-dessous dont une partie est obsolète et une autre toujours actuelle. Tans pis, tant mieux !
“A quoi sert d’être cultivé ? A habiter des époques révolues et des villes où l’on n’a jamais mis les pieds. A vivre les tragédies qui vous ont épargné, mais aussi les bonheurs auxquels vous n’avez pas eu droit. A parcourir tout le clavier des émotions humaines, à vous éprendre et vous déprendre. A vous procurer la baguette magique de l’ubiquité. Plus que tout, à vous consoler de n’avoir qu’une vie à vivre. Avec, peut-être, cette chance supplémentaire de devenir un peu moins bête, et en tout cas un peu moins sommaire.”
Mona Ozouf, historienne, auteur de La Cause des livres (Gallimard)
Existant grâce à une idée de Nicolas I, à l'aide avisée de David, Michel et Nicolas II (merci à ces quatre mousquetaires !), ce blog permet de proposer et partager des lectures. Après une rage monomaniaque autour de la nouvelle, le blog tente une percée en direction du roman-fleuve. Ce genre fera l'objet d'une rencontre amico-littéraire à une date non encore précisée. D'ici là, d'ici cette promesse d'ouverture, écoute et échanges, proposons des titres, commentons les livres déjà présentés, dénichons des perles, enrichissons la liste conséquente des recueils de nouvelles.
Chers amis, chers lecteurs gourmands, je loue et vous remercie de votre appétit jubilatoire sans quoi cette petite entreprise serait vaine.
Bonne lecture à tous et à bientôt pour de nouvelles aventures !
Isabelle
Mona Ozouf, historienne, auteur de La Cause des livres (Gallimard)
Existant grâce à une idée de Nicolas I, à l'aide avisée de David, Michel et Nicolas II (merci à ces quatre mousquetaires !), ce blog permet de proposer et partager des lectures. Après une rage monomaniaque autour de la nouvelle, le blog tente une percée en direction du roman-fleuve. Ce genre fera l'objet d'une rencontre amico-littéraire à une date non encore précisée. D'ici là, d'ici cette promesse d'ouverture, écoute et échanges, proposons des titres, commentons les livres déjà présentés, dénichons des perles, enrichissons la liste conséquente des recueils de nouvelles.
Chers amis, chers lecteurs gourmands, je loue et vous remercie de votre appétit jubilatoire sans quoi cette petite entreprise serait vaine.
Bonne lecture à tous et à bientôt pour de nouvelles aventures !
Isabelle
mardi 31 décembre 2019
lundi 9 octobre 2017
Berezina
Auteur : Sylvain Tesson (1972-)
Éditeur : Gallimard
Ce type un peu dingue, bien qu'ailleurs, fou de bourlingue et grand conteur, a fait le projet de commémorer à sa façon la retraite de Russie. Deux cents ans après que Napoléon s'est cassé les dents sur Moscou désertée et en feu, Sylvain Tesson a parcouru les 3000 km en side-car, en plein hiver, d'est en ouest, jusqu'à Paris. Froid, froid, froid mordant. Bécanes soviétiques antiques. Froid glaçant les os, froid qui rend fou. Il raconte en chemin les événements d'hier et la Russie d'aujourd'hui, la camaraderie avec les deux bons copains russes. Tous les détails sont intéressants, tout pétille de vie ou pue la mort atroce. Il excelle à décrire l'effroyable épopée. Ce Tesson a beaucoup d'esprit, son intelligence crépite à chaque ligne. Ce Tesson est aussi un merveilleux poète. Les paysages émergent des mots, la beauté des textes, l'émotion affleurent à tout moment.
Après avoir lu Guerre et Paix, ce fut un régal d'être prise en auto-stop par les quatre loustics. Le temps est effacé. Nous sommes avec Tolstoï, avec ces pauvres hères, dans la misère humaine d'une débâcle sans nom, dans l'Histoire qui peut être sordide, ô combien...
Rescapés de la Grande armée, encore en vie malgré les camions qui frôlent, malgré les visières opaques, c'est un miracle d'arriver à destination. L'accueil par les amis aux Invalides est en même temps un vrai soulagement, un moment de joie dans l'amitié et un prélude à une déprime qui semble poindre. C'est qu'il faut retrouver le quotidien, notre laborieuse marche de scarabées (de cafards ?), journée après journée, sans grandeur, sans épopée. Malgré leurs conditions terrifiantes, les soldats ont gardé jusqu'au bout leur admiration, leur vénération pour Napoléon. Il leur donnait de l'estime d'eux-mêmes, il leur donnait une trajectoire brillante, de la gloire. À quel prix !
Enfant, j'avais entendu parler de Napoléon par mon père, admiratif de son intelligence, l'anecdote édifiante étant que l'empereur était capable de dicter sept lettres à la fois. Mais mon père disait aussi que cette intelligence n'avait pas suffi à se jouer de la politique de la terre brûlée des Russes. Il établissait un parallèle entre Napoléon et Hitler, tous deux mis à genoux en Russie. Si le projet européen est grandiose, la façon de le mettre en oeuvre -guerre et ses exactions, soumission des peuples, exécutions collectives, rappelons-nous du siège de Jaffa- est honteux, atroce, détestable, haïssable, hautement condamnable.
Merci Sylvain Tesson pour ce très beau texte, pour ce voyage avec vous, pour cette aventure historique, épique, humaine, poétique que vous nous offrez avec ce texte.
Éditeur : Gallimard
Ce type un peu dingue, bien qu'ailleurs, fou de bourlingue et grand conteur, a fait le projet de commémorer à sa façon la retraite de Russie. Deux cents ans après que Napoléon s'est cassé les dents sur Moscou désertée et en feu, Sylvain Tesson a parcouru les 3000 km en side-car, en plein hiver, d'est en ouest, jusqu'à Paris. Froid, froid, froid mordant. Bécanes soviétiques antiques. Froid glaçant les os, froid qui rend fou. Il raconte en chemin les événements d'hier et la Russie d'aujourd'hui, la camaraderie avec les deux bons copains russes. Tous les détails sont intéressants, tout pétille de vie ou pue la mort atroce. Il excelle à décrire l'effroyable épopée. Ce Tesson a beaucoup d'esprit, son intelligence crépite à chaque ligne. Ce Tesson est aussi un merveilleux poète. Les paysages émergent des mots, la beauté des textes, l'émotion affleurent à tout moment.Après avoir lu Guerre et Paix, ce fut un régal d'être prise en auto-stop par les quatre loustics. Le temps est effacé. Nous sommes avec Tolstoï, avec ces pauvres hères, dans la misère humaine d'une débâcle sans nom, dans l'Histoire qui peut être sordide, ô combien...
Rescapés de la Grande armée, encore en vie malgré les camions qui frôlent, malgré les visières opaques, c'est un miracle d'arriver à destination. L'accueil par les amis aux Invalides est en même temps un vrai soulagement, un moment de joie dans l'amitié et un prélude à une déprime qui semble poindre. C'est qu'il faut retrouver le quotidien, notre laborieuse marche de scarabées (de cafards ?), journée après journée, sans grandeur, sans épopée. Malgré leurs conditions terrifiantes, les soldats ont gardé jusqu'au bout leur admiration, leur vénération pour Napoléon. Il leur donnait de l'estime d'eux-mêmes, il leur donnait une trajectoire brillante, de la gloire. À quel prix !
Enfant, j'avais entendu parler de Napoléon par mon père, admiratif de son intelligence, l'anecdote édifiante étant que l'empereur était capable de dicter sept lettres à la fois. Mais mon père disait aussi que cette intelligence n'avait pas suffi à se jouer de la politique de la terre brûlée des Russes. Il établissait un parallèle entre Napoléon et Hitler, tous deux mis à genoux en Russie. Si le projet européen est grandiose, la façon de le mettre en oeuvre -guerre et ses exactions, soumission des peuples, exécutions collectives, rappelons-nous du siège de Jaffa- est honteux, atroce, détestable, haïssable, hautement condamnable.
Merci Sylvain Tesson pour ce très beau texte, pour ce voyage avec vous, pour cette aventure historique, épique, humaine, poétique que vous nous offrez avec ce texte.
« Il y avait ce tableau de Bernard-Edouard Swebach [...] On y voyait un cuirassier assis sur la croupe de son cheval couché. L'homme avait l'air désespéré. Il regardait ses bottes. Il savait qu'il n'irait pas plus loin. Dans son dos, une colonne de malheureux traînant, à l'horizon. Mais c'était le cheval qui frappait. Il reposait sur le verglas. Il était mourant - peut-être déjà mort. Sa tête était couchée délicatement sur la neige. Son corps était une réprobation : Pourquoi m'avez-vous conduit ici ? Vous autres, Hommes, avez failli, car aucune de vos guerres n'est celle des bêtes ». Berezina, p 153
Acqua alta
Auteur : Joseph Brodsky (1940-1996)
Traduit de l'anglais par Benoît Coeuré et Véronique Schiltz
Éditeur : Gallimard, Coll. Arcades
https://en.wikipedia.org/wiki/Joseph_Brodsky
http://www.espritsnomades.com/sitelitterature/brodsky/brodsky2.html
https://www.franceculture.fr/emissions/une-vie-une-oeuvre/joseph-brodsky-1940-1996
http://killing-ego.blogspot.fr/2016/01/un-poete-russe-venise.html
https://charybde2.wordpress.com/2014/08/16/note-de-lecture-acqua-alta-joseph-brodsky/
http://www.variation-expositions.com/wp-content/pdf/Acqua-alta-Iliona.pdf
https://caliban.revues.org/1474
http://www.unicaen.fr/recherche/mrsh/sites/default/files/public/node/docs/Communication%20JP%20CASTELLANI%20Villes%20fabuleuses.pdf
http://lescarnetsdeucharis.hautetfort.com/archive/2014/05/05/susan-sontag-joseph-brodsky-5362638.html
http://ancavisdei.blogspot.fr/2013/07/maisons-decrivains-saint-petersbourg.html
http://next.liberation.fr/culture/1996/01/30/joseph-alexandrovitch-brodsky-nobel-de-litterature-en-1987-est-mort-a-l-age-de-55-ans-brodsky-poete-_158843
Traduit de l'anglais par Benoît Coeuré et Véronique Schiltz
Éditeur : Gallimard, Coll. Arcades
https://en.wikipedia.org/wiki/Joseph_Brodsky
http://www.espritsnomades.com/sitelitterature/brodsky/brodsky2.html
https://www.franceculture.fr/emissions/une-vie-une-oeuvre/joseph-brodsky-1940-1996
http://killing-ego.blogspot.fr/2016/01/un-poete-russe-venise.html
https://charybde2.wordpress.com/2014/08/16/note-de-lecture-acqua-alta-joseph-brodsky/
http://www.variation-expositions.com/wp-content/pdf/Acqua-alta-Iliona.pdf
https://caliban.revues.org/1474
http://www.unicaen.fr/recherche/mrsh/sites/default/files/public/node/docs/Communication%20JP%20CASTELLANI%20Villes%20fabuleuses.pdf
http://lescarnetsdeucharis.hautetfort.com/archive/2014/05/05/susan-sontag-joseph-brodsky-5362638.html
http://ancavisdei.blogspot.fr/2013/07/maisons-decrivains-saint-petersbourg.html
http://next.liberation.fr/culture/1996/01/30/joseph-alexandrovitch-brodsky-nobel-de-litterature-en-1987-est-mort-a-l-age-de-55-ans-brodsky-poete-_158843
Boussole
Auteur : Mathias Énard (1972-)
Éditions Actes Sud
Éditions Actes Sud
Offert par mon si cher ami Christophe, cet écrit témoigne avant tout de la fascination exercée de tous temps par l'Orient sur l'Occident. Le roman est celui d'une nuit unique qu'un musicologue viennois, plus tout à fait jeune mais pas encore âgé, traverse dans une insomnie irréductible. L'annonce vient de le percuter : il est atteint d'une maladie préoccupante. Alors qu'il lui semble à peine en découvrir les délices, à peine commencer à en distinguer les pièges, à peine à en pleurer les amères désillusions, la vie semble vouloir déjà jouer à cache-cache, se dérober peut-être. Que n'a-t-il pas saisi ? Quelle erreur a-t-il commise ? L'Orient qui passe et repasse, qui se raconte dans ce récit fébrile et nocturne, l'Orient qui brille, qui miroite, qui se dévoile et se dérobe tout à fois, imprime une extraordinaire mélancolie à ce livre dans lequel le lecteur a paradoxalement envie de réveiller le personnage, le faire quitter sa désespérante nonchalance, son manque de confiance, sa passivité mortifère.
On pourrait passer des heures et des heures à reprendre les références, les préciser, approfondir ce que l'on ne connaît pas. Puits dans le jardin des Mille et une nuits, dédale dans lequel se croisent en foule d'innombrable créateurs, musiciens, chorégraphes, écrivains, artistes visuels, ce livre, s'il est érudit, est avant tout sensible. Il se fait l'écho des mélopées de tous ces instruments magnifiques, de tous les textes enivrants et de la beauté des nuits dans le désert. C'est enfin la traversée existentielle d'un être miné par le doute et qui se tient soudain tout à fait au bord du gouffre. Le sommeil qui ne veut pas venir est le dernier rempart contre l'extinction, contre l'étouffement d'un feu puissant, d'une émergence vitale, d'une évidence.
Miette
Auteur : Pierre Bergounioux (1949-)
Éditeur : Gallimard
Obnubilé par l'effacement de la mémoire dû à la fuite inexorable du temps, Pierre Bergounioux développe une oeuvre singulière, oeuvre en lutte contre l'ensevelissement : romans, journal... Miette est un témoignage sur la famille de Catherine, sa femme. Depuis la nuit des temps, cette famille cultive des terres situées sur les hauteurs de la Corrèze, des terres difficiles d'accès, peu fructueuses, peu amènes. L'écrivain excelle à montrer le travail de l'homme minuscule dans cette nature imposante, souveraine, grandiose. Les arpents sont défrichés, les arbres plantés un par un, année après année, pour tenter de gagner quelque chose. La grand-mère recèle patiemment les boutons, les ficelles, les bouts de ci, les bouts de ça. Rien n'est perdu dans une économie d'une exigence infinie. Pendant trois mille ans, les choses sont restées les mêmes. Il a fallu se battre avec la terre et les éléments. Puis une rupture a eu lieu d'avec cette vie immémoriale, ancestrale, une rupture qui a obligé les jeunes à descendre des monts, à parcourir le vaste monde. Mais les choses ne sont pas si simples et, à la jeune femme mathématicienne sollicitée en Amérique, il est refusé la complète émancipation et l'aventure au-delà des mers.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Bergounioux
https://www.franceculture.fr/emissions/voix-nue/pierre-bergounioux-de-lettres-et-de-fer-15-une-petite-patrie-en-correze
https://www.franceculture.fr/emissions/voix-nue/pierre-bergounioux-de-lettres-et-de-fer-25-les-lumieres-de-paris
https://www.franceculture.fr/emissions/voix-nue/pierre-bergounioux-de-lettres-et-de-fer-35-ecrire-le-reel
https://www.franceculture.fr/emissions/voix-nue/pierre-bergounioux-de-lettres-et-de-fer-45-forger-les-mots-forger-le-fer
https://www.franceculture.fr/emissions/voix-nue/pierre-bergounioux-de-lettres-et-de-fer-55-autoportrait-au-quotidien
https://www.franceculture.fr/emissions/ping-pong/rencontre-entre-julien-gosselin-pierre-bergounioux
https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-1ere-partie/les-captations-de-pierre-bergounioux
https://www.franceculture.fr/emissions/grande-traversee-celui-que-lon-appelle-homere/lodyssee-par-pierre-bergounioux
http://www.telerama.fr/livre/pierre-bergounioux-l-ecrivain-qui-veut-follement-conserver-la-memoire,77598.php
https://www.franceinter.fr/emissions/l-heure-bleue/l-heure-bleue-13-mars-2017
Éditeur : Gallimard
Obnubilé par l'effacement de la mémoire dû à la fuite inexorable du temps, Pierre Bergounioux développe une oeuvre singulière, oeuvre en lutte contre l'ensevelissement : romans, journal... Miette est un témoignage sur la famille de Catherine, sa femme. Depuis la nuit des temps, cette famille cultive des terres situées sur les hauteurs de la Corrèze, des terres difficiles d'accès, peu fructueuses, peu amènes. L'écrivain excelle à montrer le travail de l'homme minuscule dans cette nature imposante, souveraine, grandiose. Les arpents sont défrichés, les arbres plantés un par un, année après année, pour tenter de gagner quelque chose. La grand-mère recèle patiemment les boutons, les ficelles, les bouts de ci, les bouts de ça. Rien n'est perdu dans une économie d'une exigence infinie. Pendant trois mille ans, les choses sont restées les mêmes. Il a fallu se battre avec la terre et les éléments. Puis une rupture a eu lieu d'avec cette vie immémoriale, ancestrale, une rupture qui a obligé les jeunes à descendre des monts, à parcourir le vaste monde. Mais les choses ne sont pas si simples et, à la jeune femme mathématicienne sollicitée en Amérique, il est refusé la complète émancipation et l'aventure au-delà des mers.
Pierre Bergounioux porte un regard tendre et chaleureux sur chacun des membres de la famille, les grands parents et la génération des parents de sa femme. Chacun est approché dans sa grandeur, son ampleur, son humanité, sa beauté. Les qualités littéraires mises en oeuvre pour les humains sont aussi employées pour approcher la nature. Ce livre bouleversant m'a fait parcourir les forêts, les immenses espaces, m'a fait écouter les vents, apprécier les diverses teintes et nuances du vert des feuilles. Il m'a fait devenir esprit des bois et des vents.
Le vieux monde meurt et la mort est omniprésente. Pierre Bergounioux offre à chacun une épitaphe magnifique, à la fois grande et humble.
Comme sur les photos de l'auteur ci-dessous, il y a quelque chose de la simplicité, la nudité, la vérité première dans cette écriture. Quelle découverte, quel événement littéraire pour moi !
Le frère du beau-père de Pierre Bergounioux est le dernier enfant de la famille, le dernier à mourir aussi. Il regarde d'un oeil éberlué ce que fabrique avec son regard de voyant cet hurluberlu d'intellectuel en utilisant et redonnant vie aux vieux outils de ferraille familiaux :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Bergounioux
https://www.franceculture.fr/emissions/voix-nue/pierre-bergounioux-de-lettres-et-de-fer-15-une-petite-patrie-en-correze
https://www.franceculture.fr/emissions/voix-nue/pierre-bergounioux-de-lettres-et-de-fer-25-les-lumieres-de-paris
https://www.franceculture.fr/emissions/voix-nue/pierre-bergounioux-de-lettres-et-de-fer-35-ecrire-le-reel
https://www.franceculture.fr/emissions/voix-nue/pierre-bergounioux-de-lettres-et-de-fer-45-forger-les-mots-forger-le-fer
https://www.franceculture.fr/emissions/voix-nue/pierre-bergounioux-de-lettres-et-de-fer-55-autoportrait-au-quotidien
https://www.franceculture.fr/emissions/ping-pong/rencontre-entre-julien-gosselin-pierre-bergounioux
https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-1ere-partie/les-captations-de-pierre-bergounioux
https://www.franceculture.fr/emissions/grande-traversee-celui-que-lon-appelle-homere/lodyssee-par-pierre-bergounioux
http://www.telerama.fr/livre/pierre-bergounioux-l-ecrivain-qui-veut-follement-conserver-la-memoire,77598.php
https://www.franceinter.fr/emissions/l-heure-bleue/l-heure-bleue-13-mars-2017
Le Sang noir
Auteur : Louis Guilloux (1899-1980)
Éditions Gallimard

https://www.franceculture.fr/emissions/la-compagnie-des-auteurs/louis-guilloux-14-donner-une-chance-la-vie
https://www.franceculture.fr/emissions/la-compagnie-des-auteurs/louis-guilloux-24-le-metier-decrire
https://www.franceculture.fr/emissions/la-compagnie-des-auteurs/louis-guilloux-34-un-degrade-de-positions-proprement-politiques
https://www.franceculture.fr/emissions/la-compagnie-des-auteurs/louis-guilloux-44-guilloux-et-les-autres
http://www.gallimard.fr/Footer/Ressources/Entretiens-et-documents/Histoire-d-un-livre-Le-Sang-noir-de-Louis-Guilloux/(source)/116119
http://fr.wikipedia.org/wiki/Louis_Guilloux
http://www.babelio.com/livres/Guilloux-Le-Sang-noir/6553
http://lefantasio.fr/index.php?2006/02/18/186-louis-guilloux-le-sang-noir-gallimard
http://centenaire.org/fr/texte-5-louis-guilloux-le-sang-noir-extrait
http://www.louisguilloux.com/biographie-louis-guilloux/bibliographie.php?id=4
Éditions Gallimard
Noir, c'est noir. Avec ce livre au titre violent, il n'y a aucune tromperie sur la marchandise.
L'histoire se déroule dans une petite ville en 1917, au moment où certains, ceux qui s'en sortent toujours, ceux qui savent tirer les bonnes ficelles, qui savent entretenir les relations opportunes, se placer ou soudoyer ou séduire ou coucher, sont planqués. Mais encore plus que planqués, ils arrivent à jouir de ce qui se trouve à portée de main, de ce qui se présente à leur capacité de prédation, à leur voracité. D'autres - les imbéciles, les idiots ! - se font massacrer au front. Parmi ceux-ci, les plus chanceux - les plus malchanceux ? - en reviennent amputés, gazés, estropiés, abimés, disgraciés. Certains poilus se révoltent ? Sédition ! Trahison ! Peloton ! Exécution !

Il y a bien deux enfers, celui des combats et celui de l'arrière où sévissent l'égoïsme, l'ignominie, l'injustice, la bassesse la plus vile, où pullulent les opportunistes et les scélérats. Un professeur de philosophie que ses élèves affublent du sobriquet de "Cripure", contraction de "Critique de la Raison pure", est radicalement inadapté à ce monde dont il n'a ni les codes ni les modes de fonctionnement. Au terme du livre dont la temporalité est circonscrite à une seule journée, il se perd et se délivre tout à fois. Ce personnage est inoubliable de vulnérabilité et de magnificence.
Louis Guilloux offre un livre coup de poing, hurlement de révolte, cri pur contre la vilenie. C'est un diamant noir.
J'ai eu ce roman entre les mains grâce à notre fille Camille dont le professeur de français, admirateur du briochin Guilloux, l'avait donné à lire en classe de Première. Misère ! Lire cela à 16 ans ! Il n'y a aucune lumière dans la première moitié, aucune lumière, aucune lueur, aucun fanion..., de quoi pleurer durant toute l'année et maudire le genre humain. Et pourtant, quel livre ! La fin, désespérante, est pleine d'espoir. On n'est pas à l'abri d'un paradoxe. Vous l'aurez compris, c'est la vivacité, la tonicité de l'écriture, c'est l'insolente audace du propos qui nous relèvent de l'aspiration au vide et nous donnent l'énergie de vivre et combattre.
L'émission La compagnie des auteurs (alors du lundi au jeudi de 15h à 16h sur France Culture) vient récemment de proposer quatre émissions très intéressantes dont j'ajoute les liens ci-dessous.
https://www.franceculture.fr/emissions/la-compagnie-des-auteurs/louis-guilloux-14-donner-une-chance-la-vie
https://www.franceculture.fr/emissions/la-compagnie-des-auteurs/louis-guilloux-24-le-metier-decrire
https://www.franceculture.fr/emissions/la-compagnie-des-auteurs/louis-guilloux-34-un-degrade-de-positions-proprement-politiques
https://www.franceculture.fr/emissions/la-compagnie-des-auteurs/louis-guilloux-44-guilloux-et-les-autres
http://www.gallimard.fr/Footer/Ressources/Entretiens-et-documents/Histoire-d-un-livre-Le-Sang-noir-de-Louis-Guilloux/(source)/116119
http://fr.wikipedia.org/wiki/Louis_Guilloux
http://www.babelio.com/livres/Guilloux-Le-Sang-noir/6553
http://lefantasio.fr/index.php?2006/02/18/186-louis-guilloux-le-sang-noir-gallimard
http://centenaire.org/fr/texte-5-louis-guilloux-le-sang-noir-extrait
http://www.louisguilloux.com/biographie-louis-guilloux/bibliographie.php?id=4
dimanche 8 octobre 2017
Tristan et Iseut
Auteur : Béroul (XIIe siècle)
Éditeur : Le Livre de Poche, Coll. Lettres gothiques

https://fr.wikipedia.org/wiki/Béroul
http://classe.bilingue.free.fr/index-5tristan1.html
Éditeur : Le Livre de Poche, Coll. Lettres gothiques

Rendu soupçonneux par les dénonciations de trois barons teigneux, le roi Marc, faisant fi de toute dignité, a grimpé vaille que vaille sur un pin du jardin d'où il épie l'échange verbal entre sa femme Iseut et son neveu Tristan. De la fenêtre de la chambre conjugale où elle se tient, Iseut a aperçu le roi. Fine mouche, elle manie un langage subtilement bifide. Elle feint la femme innocente, se plaint de l'image que peut donner ce rendez-vous s'il venait aux oreilles du roi, et, par les mêmes paroles à double détente, avertit Tristan de la présence de Marc et de la menace qui pèse sur eux deux. En déjouant la jalousie, elle gagne cette première manche. Mais les barons sont opiniâtres et les amants diablement téméraires. Leur amour irrépressible leur fait prendre des risques inconsidérés et les fait courir à leur perte. Miraculeusement sauvés de la sentence royale impitoyable, ils se réfugient en forêt, lieu de l'amour libre mais aussi de la transgression et de l'ensauvagement. Cette situation de la mise au ban de la société ne peut durer. Je n'en dévoile pas plus pour vous donner envie d'aller lire l'un des premiers chefs-d'oeuvre de la littérature française mettant de suite en lumière tout le pouvoir de la langue.
Pourquoi en parlé-je ce jour ? Parce que mon propre mari, Michel, qui n'a pas les oreilles de cheval du roi Marc (serait-ce des cornes, ces fameuses oreilles de cheval ? ou n'y a-t-il qu'un jeu de mot avec marc'h, le mot gallois signifiant "cheval" ?), a décidé qu'il me faisait courir le dimanche matin. Nous sommes donc allés la semaine dernière faire 5 km, les 5 km du redoutable trail urbain de Lannion qui commence par les escaliers de Brélévenez, un truc à vous faire vomir vos tripes. Comme je n'avais pas tout à fait tourné de l'oeil, Michel m'a inscrite ce matin au trail de 10 km qu'un de ses copains organise pour financer un dispensaire au Niger. Trail en forêt. Pour que j'accepte le doublement de la distance, Michel m'avait vanté et vendu un parcours en quasi plat. Je ne me suis pas méfiée. Quelles étaient les conditions réelles ? Quand il faisait moche, il pleuvait méchamment, quand il faisait beau, il bruinait très abondamment. Le dénivelé était sérieux, les pentes ascendantes bien plus nombreuses et importantes que les pentes descendantes bien que nous ayons effectué une boucle, mais en ce domaine, chacun sait qu'il n'y a aucune espèce de logique. Et avec la signalétique parfois insuffisante, nous nous sommes trompés et avons parcouru plus -pas beaucoup plus en réalité, mais trop par rapport à mes capacités et surtout mon mental. J'ai heureusement été sauvée par les encouragements de Michel et mon impression de travailler la littérature, là en pleine course. J'imaginais Tristan et Iseut dans cette merveilleuse forêt traversée ce matin - les paysages étaient magnifiques, les feuilles mordorées, les fougères luisantes d'humidité. Et la météo bretonne étant ce qu'elle est, nous avons fatalement été gratifiés de plusieurs bains de boue. Splitch ! Sploutch ! Dans Tristan et Iseut de Béroul, un passage inoubliable fait passer un gué, le Gué aventureux, à de très nombreuses personnes. L'endroit est rempli de boue. Il est quasiment impossible de le franchir sans se maculer. Un lépreux donne des indications plus ou moins bonnes pour choisir le meilleur passage, selon son bon vouloir et son estime des personnes en question. Seule la reine se joue du chausse-trappe et ne se salit pas, contrairement aux trois barons qui eux se vautrent dans la fange. Je n'ai pas été loin de tomber dedans ce matin. Mais le pouvoir des mots a encore fait merveille. Un courage revenu quand Michel m'aidait verbalement, et la souffrance des jambes totalement effacée quand je lui ai raconté la très belle histoire de Tristan et d'Iseut la Blonde. La littérature nous sauve.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Béroul
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