“A quoi sert d’être cultivé ? A habiter des époques révolues et des villes où l’on n’a jamais mis les pieds. A vivre les tragédies qui vous ont épargné, mais aussi les bonheurs auxquels vous n’avez pas eu droit. A parcourir tout le clavier des émotions humaines, à vous éprendre et vous déprendre. A vous procurer la baguette magique de l’ubiquité. Plus que tout, à vous consoler de n’avoir qu’une vie à vivre. Avec, peut-être, cette chance supplémentaire de devenir un peu moins bête, et en tout cas un peu moins sommaire.”

Mona Ozouf, historienne, auteur de La Cause des livres (Gallimard)


Existant grâce à une idée de Nicolas I, à l'aide avisée de David, Michel et Nicolas II (merci à ces quatre mousquetaires !), ce blog permet de proposer et partager des lectures. Après une rage monomaniaque autour de la nouvelle, le blog tente une percée en direction du roman-fleuve. Ce genre fera l'objet d'une rencontre amico-littéraire à une date non encore précisée. D'ici là, d'ici cette promesse d'ouverture, écoute et échanges, proposons des titres, commentons les livres déjà présentés, dénichons des perles, enrichissons la liste conséquente des recueils de nouvelles.


Chers amis, chers lecteurs gourmands, je loue et vous remercie de votre appétit jubilatoire sans quoi cette petite entreprise serait vaine.

Bonne lecture à tous et à bientôt pour de nouvelles aventures !
Isabelle

mardi 18 août 2015

La Guerre et la Paix

Auteur : Léon Tolstoï (1828-1910)
Traduit du russe et préfacé par Boris de Schlœzer
Deux volumes
Éditions Gallimard. Collection Folio.


Juste avant qu'il ne reparte en compagnie de sa femme Marie-Christine, les dernières paroles prononcées étant les plus importantes, magiques, presque un talisman voire un secret de vie, notre ami Jacques nous confia : "Et si vous avez un peu de temps, lisez La Guerre et la Paix !" "Mais je viens de le lire ! C'est sublime !""Ah oui, sublime, il n'y a pas une ligne à jeter" a ajouté Jacques, oui et moi pas loin d'être en transe.

J'ai l'impression de connaître l'existence de ce livre depuis toujours. Et depuis quelques années, il me semblait presque qu'il était trop tard pour le lire, qu'il eût fallu le lire avant. J'avais raté le coche. Et soudain, dans les premiers jours de septembre dernier, Denis Podalydès s'est occupé de couper court à cette idée absurde, cette reculade, cette capitulation intellectuelle. Comment ? En me lisant un passage chaque soir. À la radio, oui, oui, oui, mais à moi, vraiment.
Dès les premières lignes, c'est un ravissement, une passion. Je me tiens dans un coin du salon d'Anna Pavlova. Je la voix manigancer la soirée, téléguider ses invités, maîtriser l'affaire de bout en bout selon un plan excluant le moindre imprévu. On dirait une pièce de théâtre de marionnettes dont, -effrayée, amusée, les yeux soudain décillés- je vois les fils. Tolstoï éclaire pour moi les faux-semblants, l'hypocrisie reine, la bassesse, l'opportunisme, les mondanités écoeurantes, la servilité abjecte, tout ce petit jeu des sociétés, des groupes, ces groupes qui ont une certaine conscience de leurs manoeuvres et qui excluent ou réduisent toute personne ne revêtant pas le masque. Durant huit mois, j'essaie d'être au rendez-vous quotidien avec Denis et Léon. Le miracle se renouvelle à chaque fois. Tolstoï me montre tout, je lis dans les âmes, je ne me fais plus mener par le premier beau parleur, la première personne importante.

Je surprends l'échange entre le vieux misanthrope et le prince André. Le père indique à son fils qu'il a compris sa mésalliance. Il lui promet de prendre soin de sa belle-fille durant l'absence du fils qui part à la guerre. Pas d'émotion visible. Pas d'attendrissement. Pas non plus de double jeu. J'assiste, ébahie, à l'affrontement de leurs deux personnalités fières.

La guerre est maintenant bien là. Au lieu des grandes batailles, des fresques grandioses, je vois les coulisses de l'événement, les situations piteuses, les petitesses, les opérations minables de l'un ou de l'autre. Je suis à côté du prince André, impuissante à le protéger ou le soigner au moment de sa première blessure.



Dès que j'ai pu, dès la dernière épreuve de Licence 2 finie, je me suis procuré les deux volumes que j'ai lus en trois semaines. La vie au fil des pages était alors presque plus réelle que mon quotidien pourtant riche et heureux. La Russie immense, inhumaine, ogresque, était là. J'ai attendue, folle de déception et d'inquiétude de ne pas être invitée à la première danse du bal, puis j'ai dansé avec le prince André. J'ai jubilé quand Napoléon s'est cassé le nez. J'ai pleuré les morts.

La vie entière est dans ce livre qui en déborde à chaque page. L'amour, la religion, les croyances, la famille, l'amitié, la politique, le mysticisme, la vertu, la débauche, la jeunesse, la gaieté, les erreurs, et la guerre, la guerre, la guerre, sa misère, sa mort, son désespoir, les centaines de milliers de morts de Napoléon, la légende autour de Napoléon.

Comment ne pas être enthousiasmé par Koutouzov ? La sagesse de Koutouzov, la patience de Koutouzov. Surtout, ne rien faire. Épargner des vies. Attendre que Napoléon s'abîme tout seul.
Comment ne pas vibrer avec la princesse Marie ? Le beau grand Pierre, la délicieuse Natacha ?

La Volga, les steppes, la taïga. Tout est d'une ampleur inouïe, grandiose. Une sorte de comédie humaine. Tolstoï réussit le pari fou d'écrire un roman d'amour et d'aventure, un roman historique et un essai sur l'histoire.
Merci Tolstoï, merci Denis Podalydès et France Culture (tous les jours de la semaine à 19h53).


http://www.franceculture.fr/oeuvre-la-guerre-et-la-paix-trad-boris-de-schloezer-notes-gustave-aucouturier-de-lev-nikolaevitch-to

http://www.franceculture.fr/oeuvre-la-guerre-et-la-paix-trad-boris-de-schloezer-notes-gustave-aucouturier-de-lev-nikolaevitch-to

http://www.babelio.com/livres/Tolstoi-La-Guerre-et-la-paix/44061/critiques

mercredi 27 août 2014

Passagère du silence

Auteur : Fabienne Verdier (1962-)

Editions du Livre de Poche



Connaissez-vous beaucoup de jeunes gens talentueux qui vont effectuer aux confins du monde un apprentissage de presque dix ans avec les derniers maîtres de la calligraphie chinoise, le tout dans un pays essoré par la Révolution culturelle ? Des jeunes de vingt ans qui quittent tout, leur famille, leurs amis, leur monde rassurant, leurs repères, pour commencer un chemin semé d'embûches multiples, de maladies, de doutes et de drames. Chercher, chercher, toujours chercher, perdu sur une voie dont on ne connait pas l'issue. Y en a même t-il une ? Aucun petit caillou n'a été laissé à l'aller.
Cette fille, cette Fabienne a un tempérament d'airain. Elle est dotée d'un courage qui frise l'inconscience. Réussissant à éliminer les obstacles uns après les autres, elle suit un maître qui lui enseigne l'art de la calligraphie mais aussi celui la sagesse et de la connaissance.
Le livre est non seulement le journal du voyage mais il rapporte également des enseignements du maître. Et le lecteur sait qu'il est privilégié d'entendre ces paroles d'or.
Enfin, le récit est également un témoignage historique et ethnologique sur la société chinoise des années 80.

J'ai parcouru quasiment d'une traite ce témoignage-joyau, ébahie d'admiration devant la guerrière Fabienne Verdier et ce, malgré la quasi absence de beauté de l'écriture. La Verdier réussit à faire dépasser cela. Avant de rencontrer cette guerrière, je rencontrai l'artiste par sa peinture devant laquelle j'eus une grande émotion par tant de beauté, d'intelligence, d'équilibre, de sagesse, de force, d'audace. C'était au Groeninge Museum de Bruges où nous allâmes en famille en juillet 2013. Rentrée pour contempler les sublimes primitifs flamands, je ressortis sonnée -foudroyée- par l'interprétation qu'en avait faite Fabienne Verdier.

Cette artiste a signé quelques livres de peinture. Autant de chefs-d'oeuvre.

http://l-or-des-livres-blog-de-critique-litteraire.over-blog.com/article-24743651.html

http://fr.wikipedia.org/wiki/Fabienne_Verdier

http://legoutdeslivres.canalblog.com/archives/2008/10/31/11174389.html#comments

http://buffetlitteraire.wordpress.com/la-passagere-du-silence-presente-par-brigitte-laporte-darbans/

http://www.e-litterature.net/publier2/spip/spip.php?page=article5&id_article=198

http://fabienneverdier.com/db/video/majunga-tower/

http://assoapex.over-blog.com/article-fabienne-verdier-reportage-televise-sur-114931489.html

http://fabienneverdier.com/db/video/saint-christophe-traversant-les-eaux/

http://www.consulfrance-hongkong.org/Fabienne-Verdier-a-Hong-Kong


lundi 25 août 2014

Les Bons Chrétiens

Auteur : Joseph O'Connor (1963-)

Traduit de l'anglais (Irlande) par Pierrick Masquart et Gérard Meudal
Préface de Hugo Hamilton

Editions Phébus




Les femmes et des hommes s'enivrent pour oublier qu'ils ne savent pas communiquer, qu'ils n'ont ni les mots, ni l'autorisation, ni le savoir-faire pour parler d'eux, de leurs corps, de leurs sentiments, leurs désirs, leurs doutes et leurs peurs. Faisant office de grand assommoir universel, l'alcool coule, omniprésent.
Deux hommes sont armés de courage. Après la découverte violente que l'un est soldat anglais et que l'autre est un volontaire de l'IRA, ils poursuivent leur relation amoureuse, faisant fi des très forts tabous que celle-ci soulève de tous côtés. Ils tentent de fuir ce pays en proie à une atroce guerre civile. On s'en doute, cette première nouvelle du recueil fit grand bruit lors de sa publication. À l'aune de ce que je perçois de la société corsetée de la fin du XXe siècle, je comprends bien quels énormes pavés elle a jetés dans la mare figée de l'Irlande.
Les collines aux aguets est la meilleure du recueil. Il m'a semblé que petit à petit, la barre baissait et que le style devenait un procédé, un truc. Certaines trivialités sont utilisées pour faire croire qu'on traite des "vrais gens". Paradoxalement, cette expression dénote souvent une certaine condescendance. Nulle condescendance de la part de Joseph O'Connor, mais une complaisance dans un style parfois - souvent - trop familier, trop affadi de dialogues mous. J'ai souvent du mal à supporter ce genre de fausse spontanéité, cachant mal ce qui me semble être une négligence et parfois une absence d'urgence à écrire.
Et pourtant, des urgences vitales à dire et témoigner, il y en a dans ce pays ! Pas enthousiasmée par le style, je l'ai été par l'étude sociologique de l'Irlande des années 80. Quel malaise, quelle misère ! Mary Gordon, dans son article du New York Times du 3/8/2003, voit dans le silence assourdissant la conséquence du mutisme qui frappait, et peut-être frappe encore, la société irlandaise dans son ensemble, sous l'effet d'un sentiment de honte renforcée par le poids de la colonisation anglaise, de la pauvreté ou de l'alcoolisme.
Lisez Joseph O'Connor, lisez, lisez Nuala O'Faolain ! Battons-nous courageusement et sans relâche contre le silence mortifère, les atroces secrets des familles et des sociétés entières.

Vous trouverez ci-dessous des chroniques souvent élogieuses de ce recueil, ainsi que des informations sur l'auteur et l'article de Mary Gordon.

http://www.lecture-ecriture.com/4768-Les-Bons-Chrétiens-Joseph-O'Connor

http://www.lmda.net/din/tit_lmda.php?Id=63905

http://fr.wikipedia.org/wiki/Joseph_O'Connor

http://www.telerama.fr/livres/muse,73575.php

http://www.nytimes.com/2003/08/03/movies/how-ireland-hid-its-own-dirty-laundry.html?pagewanted=all&src=pm


lundi 11 août 2014

On s'est déjà vu quelque part ?

Auteur : Nuala O'Faolain (1940-2008)

Traduit de l'anglais (Irlande) par Julia Schmidt et Valérie Lermite
Titre original : Are You Somebody ?

Éditions 10/18



Quelle opportunité que de profiter d'un séjour en Irlande pour lire des auteurs irlandais ! Saisissant l'occasion, je fis juste avant notre départ pour Roscoff un saut chez Gwalarn, me postai devant les O' et opérai un choix parmi lequel s'est imposé ce récit autobiographique.

Ayant atteint la cinquantaine, Nuala O'Faolain éprouve un irrésistible besoin d'écrire sa vie. Sans aucun fard, sans aucune complaisance, elle lève le voile sur une enfance malheureuse de manque d'amour parental, une adolescence malheureuse de manque d'amour au pensionnat, un âge adulte malheureux de manque d'amour conjugal, de solitude et de frustration sexuelle. Malgré l'irréductible singularité de son parcours, elle découvre petit à petit qu'elle vit ce que des milliers d'Irlandais subissent également, des parents submergés par de trop nombreux enfants, des parents alcooliques, des maltraitances de toutes sortes, une société patriarcale qui bâillonne les femmes, une religion abusive empêchant toute évolution, une tradition-verrou. Le tableau brossé est effrayant.

Nuala écrit d'une écriture torrentielle. En souffrance, elle appelle, crie, dénonce, témoigne. Publié pour la première fois en 1998, son livre devint immédiatement et contre toute attente un best-seller. Je n'en suis pas étonnée le moins du monde. N'ayant pas pour but de séduire, ses mots ne jouent nullement avec le lecteur, ne cachent pas, ne travestissent pas. Bien au contraire, ils établissent un lien direct de confiance. Oserais-je dire qu'en jaillissant, en se bousculant, se frayant un passage désordonné, luttant pour leur propre survie, ses mots mettent des mots sur l'indicible acculé à se dire. Et ce geyser est une force qui donne de l'énergie au lecteur, une force de vie, un partage salvateur.

Pendant les mois qui ont suivi la publication, Nuala O'Faolain a reçu des centaines de lettres de très nombreux Irlandais saluant humblement son humanité et son invraisemblable courage.

Comment a-t-elle été sauvée ? Par la lecture, par le compagnonnage avec les auteurs classiques et contemporains, par les poèmes lyriques. Elle confie que l'événement majeur qui a suivi sa naissance et a marqué sa vie est l'apprentissage de la lecture. Elle est en cela la soeur de l'écrivain hongrois Imre Kertész et de tant d'autres. Par la musique aussi, étant une mélomane passionnée. Par l'amitié.

J'ai rencontré mon amie Ani à Ballyshannon dans le Donegal, l'un des magnifiques contés de l'Irlande, à la fin de juillet 1984. Ani est très engagée dans le combat que doivent mener les femmes pour occuper toute leur place dans le monde. Féministe, Nuala a mené cette même lutte au cours de sa vie et par ses récits et romans. Elle s'est éteinte prématurément en mai 2008, entourée de ses amis. Je recommande très chaudement la lecture de ce livre tumultueux qui m'agrippe depuis ses premières lignes et dont l'étreinte ne s'est pas desserrée. Un immense merci à son éditrice Sabine Wespieser.

Isabelle





http://www.swediteur.com/auteur.php?id=11

http://fr.wikipedia.org/wiki/Nuala_O'Faolain

http://passouline.blog.lemonde.fr/2008/05/14/le-dernier-voyage-de-nuala-ofaolain/

http://irishamerica.com/2013/03/nuala-a-new-documentary-review/

http://www.franceculture.fr/personne-nuala-o-faolain.html

http://sylire.over-blog.com/article-on-s-est-deja-vu-quelque-part-nuala-o-faolain-119434588.html

http://lesquotidiennesdeval.over-blog.com/article-on-s-est-deja-vu-quelque-part-par-nuala-o-faolain-106675549.html

jeudi 10 juillet 2014

De Goupil à Margot

Auteur : Louis Pergaud (1882-1915)

Éditions du Mercure de France. Collection Folio.

Prix Goncourt 1910



Ce tout petit volume de cent-soixante dix-neuf pages est plein-archi plein d’une littérature stupéfiante de richesse et de densité. Une luxuriance virtuose de mots et de phrases gorgées d’images, de couleurs et de sensations.

Louis Pergaud se fait écrivain animalier dans ces nouvelles ayant successivement pour personnage principal le renard Goupil, la taupe Nyctalette, la fouine Fuseline, le lièvre Roussard, l’écureuil Guerriot, la grenouille Rana et enfin la pie Margot. La description des habitudes et des mouvements des animaux est aussi précise que poétique. La grande quantité de temps qu’a immanquablement passé l’écrivain à l'observation des bêtes pour rendre compte de façon aussi respectueuse témoigne de son honnêteté intellectuelle.

Et pourtant il ne s’agit aucunement de documentaires. Ou plutôt, en plus d’un fabuleux documentaire sur la faune sylvestre, on est en présence d’une création littéraire de premier ordre faisant coexister la vie et la mort.

La vie est celle - explosive, impossible à réfréner - de la venue du printemps : « Les bourgeons s’épaississaient, se gonflaient ; bientôt des feuilles délicates et pâles s’en élanceraient victorieuses pour dérouler à la lumière leurs banderoles de fraîcheur et s’étaler ensuite en larges parasols vernis. ». La vie est partout, dans les feuillages, les sous-bois, les eaux mouvantes ou immobiles : « La mare stagnait, écrasée sous le soleil d’un midi de juin. Un voile transparent de vapeur impalpable, comme faufilé aux grands roseaux de la rive, en couvrait de sa gaze ténue le miroir étincelant. »

Texte après texte, on se laisse gagner par le frémissement universel de cette vie palpitante, la force irrépressible de l’élan vital. Las ! la mort cruelle fauche en plein élan, massacre, emporte, nettoie la place. Le combat fait rage, inégal. Ne laissant aucune chance, la mort est partout victorieuse, comme en témoignent les titres des textes : La tragique aventure de Goupil, Le viol souterrain, L’horrible délivrance, La fin de Fuseline, La conspiration du murger, Le fatal étonnement de Guerriot, L’évasion de la mort, La captivité de Margot.

Il ne m’a pas fallu beaucoup de temps pour reconnaître l’atroce sourire édenté de la Grande Faucheuse. Et comprendre du même coup qu’écrit en 1910, ce texte merveilleux était l’œuvre d’un homme foudroyé par une intuition. Au même moment, Carl Gustav Jung voyait dans ses cauchemars une Europe ensanglantée. Ainsi certaines personnes particulièrement sensibles pressentaient l’insondable carnage de la Première Guerre mondiale, en rendaient compte de manière consciente ou non dans leur œuvre.

Avec l’évocation du sang et du sacrifice généralisé, il me semble que l’écriture, de naturaliste, se fait expressionniste.
Pour Goupil et Guerriot (ce nom peut-il être un hasard ?), la mort arrive par le fusil du chasseur. La présence de l’arme à feu est l’un des nombreux signes de la tuerie prochaine. D’autres sont plus troublants : le viol de la taupe avec la mention d’un « sexe barbelé, comme une épée de feu », l’émasculation du lièvre par ses cousins lapins. Ainsi, comme Freud et Jung, Pergaud indique que la guerre a des origines de frustration sexuelle. L’évocation de la torpeur générale de la mare – « Sur la mare, le silence, comme à la veille d’une crise, bourdonnait plus lourd et plus haletant. » - rappelle l’aveuglement généralisé des peuples jusqu’à la veille de la guerre.
Hypnotisée, la grenouille se jette la tête la première dans le gouffre. Pergaud parle-t-il vraiment d’une reinette en face d’une couleuvre ? « Rana ne percevait plus rien de la vie. Elle était séparée de son monde, retranchée de la société des compagnes, extériorisée de son marais qu’elle ne reconnaissait plus, tout entière sous l’emprise d’une volonté invincible qui la liait à elle et cassait ou plutôt rongeait tous les autres liens avec les choses et avec la vie. »
En écrivant sur la taupe et ses galeries, Pergaud perçoit même les tranchées et la prochaine vie souterraine des hommes. Enfin, l’assassinat mutuel des deux prédateurs que sont la fouine et le rapace en dit long sur l’état exsangue des pays au sortir de la tragédie.

Le soldat Louis Pergaud meurt à Verdun en 1915. Il raconte a priori : « Guerriot sent sa tête qui ne pense plus ! Brusquement il va secouer ce charme, tenter le geste, esquisser l’élan. Trop tard ! Un immense éclair rouge jaillit de l’œil vide, un saisissement plus grand et plus fou perce le petit crâne bossué et cingle sous le poitrail blanc le cœur chaud de la pauvre bête qui sauta et dégringola sur le sol, encore aux dents la grosse noisette jaune déchaulée, qu’elle serrait plus fort entre ses petites mâchoires raidies par l’étonnement suprême de la mort. »



http://litterature-a-blog.blogspot.fr/2012/04/de-goupil-margot-de-louis-pergaud.html

http://www.avoir-alire.com/de-goupil-a-margot

http://fr.wikipedia.org/wiki/Louis_Pergaud



mercredi 9 juillet 2014

Le grand Coeur

Auteur : Jean-Christophe Rufin (1952-)

Éditions Gallimard. Collection Folio.


S'attachant à un personnage historique fascinant, personnage qui a vu le basculement du Moyen Age vers la Renaissance et a vécu le passage de la France qui touche le fond en 1430 vers celle de 1460 qui entame courageusement son redressement, ce livre nous fait coller à son intimité. Natif de Bourges, Rufin parait beaucoup aimer ce Jacques Coeur. Cette complicité donne une vie et une véritable chaleur au propos.
Très documenté, le récit nous fait également approcher au plus près le roi Charles VII, ses conseillers, son peintre Jean Fouquet et sa maîtresse Agnès Sorel. Ce retour en arrière est un privilège pour le lecteur qui se trouve installé aux premières loges d'événements décisifs.

J'ai beaucoup apprécié le soin pris par l'auteur pour nous faire ressentir l'évolution de la société et des idées de même que le rythme imprimé au récit. Alors que l'on connait la fin, on est pris par la manière de conter de Jacques Coeur, enfin, de Rufin… Alors que l'on sait tout de sa descente aux enfers, de son discrédit auprès du roi, on se prend à espérer un pli inconnu de l'espace-temps qui nous aurait abusé.

J'ai dévoré le livre comme un roman d'aventure. Et c'en est un, vraiment, qui dévoile l'ascension prodigieuse de ce fils de pelletier devenu grand argentier du roi et financier de génie. Cependant, vers les deux tiers du livre, j'ai été un peu lassée de l'écriture de Rufin qui m'a semblé un peu..., comment dire, non pas machinale, mais déroulée selon ce qui m'a paru être un système, un procédé.

Alors que la première page m'a irritée avec quelques comparaisons artificielles, oiseuses, le livre se lit très bien et il est même passionnant. Mais j'ai à la longue ressenti un petit quelque chose qui n'est pas de l'ordre de l'urgence à écrire, un petit quelque chose qui me semble sentir sa position, son académisme, son statut d'écrivain aimé des rubans, - sa posture ?

Malgré le manque de travail réel sur le style, malgré mes petites réserves qui pourront sembler un peu snobinardes, voici un livre que je recommande chaudement pour toutes les bonnes raisons évoquées plus haut.

Isabelle


http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Christophe_Rufin

http://www.academie-francaise.fr/les-immortels/jean-christophe-rufin

http://www.telerama.fr/livres/le-grand-coeur,84849.php

http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Folio/Folio/Le-grand-Coeur

mardi 24 juin 2014

1969

Auteur : Ryū Murakami (1952-)
Éditions Picquier
Traduit du japonais par Jean-Christophe Bouvier



On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans, et des tilleuls verts sous la promenade. Ce Murakami-là (rien à voir avec l'autre) avait dix-sept ans en 1969. Longtemps après, il raconte cet épisode tragi-comique de son adolescence.

Situation : forte surveillance politique, pression sociale en vue de se conformer à un type de comportement, enfermement de la jeunesse.
Conséquence : impression d'étouffement, besoin vital de liberté, besoin profond de détente de la société, besoin de fantaisie.
Action : farce et rébellion de certains adolescents.
Réaction : nouveau renforcement de la coercition.

Le rythme du récit est soutenu, le récit vif comme l'éclair, filant à tombeau ouvert. J'ai "brûlé" ce livre en deux temps trois mouvements, emportée corps et biens par le flot irrésistible de l'humour, de l'auto-dérision, du besoin d'expression de son auteur et de l'inquiétude grandissante face à l'absurdité, la rigidité et la paralysie mortifères.

Voici un livre qui nous aide à mieux comprendre ce Japon contemporain si singulier, un livre qui lutte contre toutes les formes de pression et de manipulation, contre la négation de la liberté individuelle, contre le pouvoir abusif. À lire, non ?




http://fr.wikipedia.org/wiki/Ryū_Murakami

http://www.editions-picquier.fr/auteurs/fiche.donut?id=8

http://www.theburiedtalent.com/1969-ryu-murakami/